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Séminaire innoTECH - Services Industriels de Genève Regard philosophique sur l’innovation

| Rédacteur: Jean-Francois Pillonel

>> Dans le cadre des séminaires innoTECH organisés régulièrement par les Services Industriels de Genève (SIG), le philosophe français Luc Ferry s’est exprimé le 12 février dernier sur le thème : L’innovation : pourquoi est-elle nécessaire ? Un public attentif et conquis a vécu, une heure et demie durant, une passionnante plongée dans l’histoire de la pensée européenne.

(Image: MSM/JF Pillonel)

Agrégé de philosophie et de sciences politiques, docteur d’Etat en sciences politiques, ancien ministre français de la Jeunesse, de l’Education nationale et de la Recherche, auteur de nombreux ouvrages, Luc Ferry est reconnu comment étant l’un des meilleurs pédagogues actuels en matière de philosophie. Durant son exposé, il a mis en évidence l’évolution de la pensée européenne face à l’innovation, avec de nombreux exemples et anecdotes à l’appui.

L’Europe occidentale, à l’origine de l’innovation économique

Au niveau économique, l’innovation à une origine occidentale. Deux personnalités ont développé et expliqué cette vision des choses, avec des théories différentes.

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L’économiste britannique John Maynard Keynes (1883-1946) a été défenseur du principe de la relance économique par la consommation. Celle-ci est très appréciée dans les milieux de la gauche politique parce qu’elle valorise les salaires qui donnent la possibilité à chacun de dépenser et donc de permettre à l’économie de produire toujours plus, en fonction du pouvoir d’achat des travailleurs. Cette théorie voit ses limites dans le fait que l’augmentation des salaires atteint un plafond lié à la rentabilité de l’entreprise qui les distribue.

L’économiste autrichien Joseph Aloïs Schumpeter (1883-1950) a défendu pour sa part le principe de l’innovation destructrice ou créatrice, selon le regard que l’on porte sur elle. Le principe consiste à rendre l’existant obsolète afin de vendre du nouveau. C’est la logique du capitalisme. Selon Luc Ferry, l’innovation destructrice ou permanente, engendre un certain nombre de retombées: Elle démode les objets, envoie certains d’entre eux au musée et désespère les personnes qui tiennent à l’ancien. Au niveau de la presse, elle stimule la création incessante de scoops, au niveau artistique, elle rompt avec la tradition, au niveau des valeurs, elle bouscule religions et mœurs. La mode est aussi touchée par l’innovation destructrice, et il est à noter que ce domaine est une invention typiquement capitaliste occidentale. En effet, aucune autre civilisation n’a un comportement similaire concernant l’habillement : l’Inde, l’Amérique du Sud, l’Afrique et l’Asie ont longtemps porté les mêmes types de vêtements.

Déconstruction des valeurs traditionnelles

Durant le dernier siècle, les valeurs traditionnelles ont été remises en question à tous les niveaux: musical, pictural, littéraire, théâtral, danse, … Tout ceci entraîne des destructions perturbantes dans la vie quotidienne et des changements importants dans l’organisation et le fonctionnement de la société. Trois exemples permettent d’illustrer ce phénomène :

  • En 1950, en France, il y avait 6 millions de paysans. Aujourd’hui, ce chiffre est dix fois inférieur et cette catégorie de la population n’a plus aucune influence sur la vie politique du pays.
  • La condition féminine a plus évoluer dans les cinquante dernières années que durant les 500 ans précédents.
  • En moins de 80 ans, le comportement des enfants envers les adultes a évolué au profit d’une perte importante du respect de l’âge et de l’expérience.

Ces révolutions bouleversent, mais quelles sont leurs sources ?

A Paris en 1830, en pleine période romantique, apparaît un nouvel idéal de vie : la bohème, Inspiré des idées du philosophe français René Descartes (1596-1650), qui met en doute tout ce qui n’est pas rationnel, ce mouvement fait table rase des valeurs bourgeoises. Il s’agit d’inventer un monde nouveau, utopique. En 1882 naît le « je m’en foutisme » et, dans les années qui suivent apparaissent des groupes tels que les hydropathes, les hirsutes, les fumistes, les incohérents, … Ils comptent parmi leurs membres des personnalités célèbres comme Alphonse Allais, Caran d’Ache, Gérard de Nerval, entre autres. L’objectif de ces cercles relativement éphémères est de choquer le bourgeois, en exposant par exemple des objets absurdes ou en détournant les arts traditionnels.

Emergence de la mondialisation libérale

Au niveau philosophique, elle est représentée dans deux moments forts de l’histoire européenne. Le premier de ceux-ci est la révolution scientifique personnifiée par l’anglais Isaac Newton (1643-1727), la métaphore des Lumières contre l’obscurantisme. Pour la première fois, un discours mondial est proposé qui traverse les classes et les frontières. C’est un projet de civilisation. Il propose la liberté intérieure, la perspective d’être heureux, l’humanisme, la démocratie, les droits de l’homme…

Nettement moins positif, le second de ces moments est caractérisé par le glissement de la mondialisation vers une compétition entre tous les acteurs mondiaux, ceci à tous les niveaux: entreprises, cultures, écoles, centres de recherches,… Cette lutte très féroce et contraignante entraîne une compétition universelle qui demande une innovation permanente concernant tant les produits que la communication, les transports, … Cet état de fait transforme complètement notre lien à l’histoire. Elle n’est plus liée à un grand dessein. Elle est anonyme, automatique, impérative, catégorique et nous pousse dans le dos. Toute entreprise qui n’innove pas s’expose à mourir rapidement. Dans un tel univers, nous avançons sans savoir où nous allons, et cela est structurel. Nous sommes dans l’obligation de constater que les nations sont dépossédées de leurs pouvoirs. Nous vivons une impuissance politique croissante. Face à un marché mondial, les politiques nationales ne font pas le poids. Autre triste constat, nous ne voyons rien venir: tous les grands événements de ces 50 dernières années (la chute du mur de Berlin, par exemple) n’ont pas été prévus.

Malgré ces constats, le philosophe fait preuve d’optimisme

Selon lui, pour retrouver le pouvoir, il faut miser sur l’Europe. C’est le seul espace de civilisation, le seul lieu où l’humain est considéré comme un adulte. Durant ces dernières décennies, cette civilisation a apporté, entre autres, la liberté d’expression, l’école pour tous, les soins de santé à portée de chacun, une prolongation importante de l’espérance de vie et le mariage d’amour, phénomène jusqu’alors inconnu dans l’histoire de l’humanité.

Parmi les autres raisons d’un certain optimisme pour le futur figurent les potentialités du recyclage face au prochain épuisement des ressources naturelles et aussi l’évolution des mentalités. En analysant l’Histoire, on constate que trois raisons principales ont poussé les hommes à faire la guerre: la religion, la patrie, la révolution. Aujourd’hui, en Europe, personne ne donnerait sa vie pour l’une de ces trois causes. Luc Ferry constate par contre l’émergence d’une nouvelle sacralisation : la survie du genre humain, résultat d’une prise de conscience écologique. Il est intéressant de rappeler que l’écologie est le seul mouvement de pensée nouveau qui soit apparu depuis 1870.

Pour conclure et résumer son propos, l’ancien ministre met en évidence une victoire des valeurs européennes dans le monde, avec simultanément un déclin économique de cette même Europe. <<

Auteur :Jean-François Pillonel, rédacteur MSM

Le plus récent ouvrage de Luc Ferry: "La plus belle histoire de la philosophie", co-écrit avec Claude Capelier, Editions Robert Laffont, ISBN 2-221-13121-5

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