Histoire d'un matériau : le caoutchouc

L'histoire fascinante du caoutchouc

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Du sang et des larmes

L'histoire de l'exploitation et de la production de caoutchouc à partir du latex naturel s'est faite dans la douleur pour les populations autochtones des pays producteurs. Bien avant les dégâts environnementaux liés aux mono cultures, à la déforestation et à l'utilisation de pesticides hautement toxiques, ce sont les sévices perpétrés sur les populations qui ont entaché cette industrie. Esclavages, mutilations, exécutions, tortures, les récits de ses pratiques abjectes ont été rapportées avec force détails dans de nombreux comptes-rendus, photos et films à l'appui. Si l'Afrique n'a produit que peu de caoutchouc naturel, ce sont les Anglais qui ont introduit la culture de l'hévéa sur le continent, elle en a payé le plus lourd tribu humain principalement au Congo Belge. Près de dix millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont perdu la vie dans des conditions atroces alors même que le volume de la production de latex africain reste anecdotique. Mais c'est bien tout d'abord en Amazonie que les autochtones ont subi de plein fouet l'extrême barbarie des exploitants occidentaux prêt à tout pour augmenter les volumes de latex produit afin de répondre à une demande croissante et quasiment exponentielle. Certaines populations autochtones du Brésil, du Pérou, de Colombie ou du Chili et tout particulièrement dans le Putumayo amazonien ont même été entièrement décimées. Aujourd'hui les historiens parlent ouvertement de génocide lorsqu'ils évoquent cette page sombre de notre histoire.

Un essor fulgurant loin de ses origines

Les indépendances des anciennes colonies espagnoles et portugaises d'Amérique du Sud ont poussé les Anglais à délocaliser la production en Asie. Au début du XXe siècle les plantations d'hévéas se développent à une échelle industrielle en Malaisie et en Indonésie. Les méthodes misent en œuvre en Asie diffèrent de celles utilisées en Amérique du Sud et en Afrique. Contrairement aux cultures amazoniennes principalement naturelles qui posent d'importantes difficultés d'acheminement des ballots de caoutchouc jusqu'aux principaux ports, les plantations asiatiques seront dès le départ organisées de manières à faciliter l'exportation des produits issu de l'hévéa. Les exploitants occidentaux investissent beaucoup plus dans les infrastructures plus faciles à mettre en œuvre qu'en Amazonie où la construction de routes nécessite un déboisement complexe et couteux. Ils vendent également aux autochtones l'idée que la production de latex est une solution économique pérenne pour eux et leur famille en lieu et place de la riziculture.

La France et son immense empire colonial profitera également de cette manne providentielle en introduisant la culture de l'hévéa en Indochine. L'État français procédera selon ses habitudes en spoliant des terres qui seront données à de riches colons qui les exploiteront grâce à une main d'œuvre corvéable à souhait, les « engagés ». Ils représenteront 90 % des travailleurs et travailleuses agricoles en Indochine, mi-esclaves, mi-salariés. À partir de 1923, Michelin qui cherche un accès direct à la production de caoutchouc naturel s'installe en Indochine. Le fabricant de pneumatiques français mettra en place des méthode tayloriennes pour augmenter le rendement de ses cultures d'hévéa au détriment de ses « coolies » (terme péjoratif désignant les travailleurs agricoles d'origine asiatique). Cet esclavage moderne basé sur les travaux de Frederick Winslow Taylor porta ses fruits et permis à Michelin de dépasser tous ses concurrents en matière de rendement et de volume produit.

Le boum du caoutchouc synthétique

Au cours du XXe siècle, les progrès fulgurants dans le domaine de la pétrochimie laissent penser que l'utilisation de matériaux de synthèse renverra la culture de l'hévéa à ses origines modestes. Mais à la fin des années trente la production de caoutchouc naturel domine toujours largement le marché devant les caoutchoucs synthétiques. Il faudra attendre la seconde guerre mondiale pour voir enfin les caoutchoucs synthétiques se développer de manière croissante sous l'impulsion des Etats-Unis privés de leurs réseaux d'approvisionnement asiatiques sous contrôle japonais. Les deux décennies suivantes verront se secteur croître exponentiellement jusqu'aux premières crises pétrolières. L'éveil d'une conscience écologique durant les années septante ralenti encore l'essor des caoutchoucs synthétiques considérés à juste titre comme trop polluants et dépendants de la pétrochimie.

De leur côté les pays asiatiques producteurs de latex sont désormais indépendants et revoient leur manière de produire. Plantations d'État pour les régimes communistes, coopératives familiales et petite paysannerie pour les autres. Actuellement ces modes de production représentent encore 90 % du caoutchouc consommé dans le monde. Depuis les années 2000 la production de latex et les superficies de cultures d'hévéa ont doublé. En opposition à la production de caoutchouc de synthèse, les cultures d'hévéa paraissent naturelles et respectueuses de l'environnement. Cela reste vrai pour un certain type de culture mais la généralisation de la monoculture a un impact délétère pour l'environnement comme pour les populations locales. La déforestation de la forêt primaire, l'appauvrissement des sols, les pollutions liées à l'utilisation de pesticides, la diminution du rendement des hévéas naturels nécessitant la création de nouveaux plants plus productifs, la disparition d'espèces animales sont les principales conséquences de ce type de cultures intensives. Sur un plan social la monoculture est également désastreuse car ses immenses plantations ne peuvent plus être exploitées par les paysans car elles sont devenues bien trop grandes.

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