Intelligence artificielle IA dans l'atelier : et si le vrai chantier, c'était l'humain ?

de Margaux Pontieu 5 min Temps de lecture

Related Vendors

Une affiche à sortir en urgence, un rendu 3D qui ne ressemblait à rien, une demi-heure seulement devant soi. C'est par cette petite scène, vécue sur son stand, que Pierre Falbriard de Louis Bélet a ouvert le débat sur l'IA à l'EPHJ 2026.

Les participants à la table ronde, de gauche à droite : Nabil Ouerhani (HE-Arc), Didier Mathieu (Matthey Décolletages), Stéphane Poggi (Microcity), Alban Romano (We are Team) et Pierre Falbriard (Louis Bélet).(Source :  Margaux Pontieu)
Les participants à la table ronde, de gauche à droite : Nabil Ouerhani (HE-Arc), Didier Mathieu (Matthey Décolletages), Stéphane Poggi (Microcity), Alban Romano (We are Team) et Pierre Falbriard (Louis Bélet).
(Source : Margaux Pontieu)

« J'ai demandé à Gemini un rendu réaliste à partir d'un simple dessin de CAO. Vingt minutes, quatre prompts, et le résultat était bluffant. » Une anecdote presque banale, mais qui résume où en sont la plupart des PME de l'Arc jurassien : l'IA y est arrivée par la petite porte, celle du quotidien administratif, bien avant celle des ateliers.

Réunis autour de la table, cinq intervenants ont joué franc-jeu. Le portrait est lucide et rassurant : l'IA n'est ni la révolution magique des salons, ni la menace que certains redoutent. C'est un outil de plus. Puissant, exigeant, et encore largement mal compris.

Galerie d'images

Quand l'IA capitalise le savoir-faire

Chez Louis Bélet, au-delà du gadget marketing, le vrai sujet s'appelle AdaptCut. Développée avec la HE-Arc, cette application permet à un opérateur, même peu expérimenté, de retrouver les bons paramètres de coupe à partir de l'historique des usinages. « C'est typiquement le genre d'application où l'IA fait beaucoup mieux qu'un cerveau humain », résume Pierre Falbriard. L'outil ne remplace personne : il préserve et diffuse un savoir-faire maison.

Même logique chez Matthey Décolletages, où Didier Mathieu prépare avec l'aide d'un prestataire, une solution capable de lire un plan, d'en extraire toutes les cotes et d'alimenter les calculations. Retrouver la cohérence tarifaire entre des pièces d'une même famille peut prendre vingt à trente minutes. « On sait que c'est là, et ça prend un temps fou de remettre dans l'ordre. Ce qu'on cherche, c'est la rapidité », confie-t-il.

Deux IA, à ne surtout pas confondre

Nabil Ouerhani, de la HE-Arc, a posé la distinction la plus précieuse de la matinée. Il y a l'IA générative comme ChatGPT, Claude, Gemini, excellente pour l'administratif, la conception ou le SAV. Et il y a l'IA classique, embarquée dans la machine, qui pilote les process et détecte les anomalies sans quitter l'atelier. « Pas besoin de se connecter à une IA déployée aux États-Unis pour analyser les signaux d'une machine », rappelle-t-il. La première a besoin du cloud, la seconde est souveraine par nature. Confondre les deux, c'est se tromper d'outil, et parfois de risque.

Le risque qu'on préfère ne pas voir

C'est Alban Romano, de We Are Team, qui a mis les pieds dans le plat. « Le plus grand risque aujourd'hui, ce n'est pas qu'on utilise l'IA, c'est qu'on ne sache pas qu'on l'utilise. » Le Shadow IA, autrement dit : ces collaborateurs qui, faute d'outils encadrés, s'organisent seuls, avec leurs comptes personnels et des photos de pièces glissées dans une fenêtre publique. Une enquête internationale de 2025 indique que près de 60 % des employés admettent recourir à des outils IA non approuvés au travail, et près de 40 % avoir partagé des données confidentielles sans en avertir leur employeur. « Si vous ne proposez rien à vos équipes, demandez-vous ce qu'elles vont utiliser de manière privée. »

Estelle Corbel est intervenue lors des échanges, elle travaille à Basel Area Business & Innovation, l'agence commune aux cantons du Jura, de Bâle-Campagne et de Bâle-Ville. Elle a apporté un contrepoint concret : face aux NDA et à la protection des données, son organisation a mis en place une charte, des licences professionnelles avec anonymisation et un réseau d'ambassadeurs internes. Une démarche loin d'être facultative : l'article 4 du règlement européen sur l'IA, en vigueur depuis février 2025, impose à toute entreprise utilisant l'IA de garantir un niveau suffisant de compétence à ses collaborateurs. Les sociétés suisses en lien avec l'UE sont concernées, et les autorités appliqueront ces règles dès août 2026.

La compétence, ce maillon oublié

C'est sans doute le point le plus passé sous silence dans nos ateliers. Le principal frein à l'IA n'est ni son coût ni la réglementation, mais le manque de compétences internes, c'est le constat de l'étude Deloitte 2026. En Europe, 20 % des entreprises utilisaient l'IA en 2025, mais seulement 17 % des petites structures, contre 55 % des grandes. Et si 88 % des organisations y recourent, à peine plus d'un quart ont su réellement outiller leurs équipes.

On parle ici d'AI literacy, voire d'AI fluency : non seulement savoir ce qu'est l'IA, mais savoir travailler avec elle, repérer une réponse erronée, connaître ses limites, savoir quand lui faire confiance. Une compétence neuve, que le tissu romand n'a, pour l'essentiel, pas encore inscrite à son agenda. Sans elle, le Shadow IA devient un risque subi, et la plus belle infrastructure ne sert à rien.

S'abonner à la newsletter maintenant

Ne manquez pas nos meilleurs contenus

En cliquant sur „S'abonner à la newsletter“, je consens au traitement et à l'utilisation de mes données conformément au formulaire de consentement (veuillez développer pour plus de détails) et j'accepte les Conditions d'utilisation. Pour plus d'informations, veuillez consulter notre Politique de confidentialité. La déclaration de consentement porte notamment sur l’envoi de newsletters éditoriales par e-mail et sur le recoupement des données à des fins de marketing avec des partenaires publicitaires sélectionnés (p. ex., LinkedIn, Google, Meta).

Dépliez pour les détails de votre consentement

Ailleurs, on a déjà avancé

Le Japon affronte le même défi que nos décolleteurs : la perte de savoir-faire avec le départ des programmeurs CNC. L'entreprise ARUM y a développé un logiciel qui génère un programme de commande numérique à partir d'un dessin 3D : une tâche de seize heures se règle en quinze minutes, et cent cinquante entreprises l'utilisent déjà. Au Royaume-Uni, CAM Assist de CloudNC équipe plus de mille ateliers, avec des gains de l'ordre de 80 % sur la programmation. La leçon vaut pour nous : la vraie valeur de l'IA ne tient pas à l'outil le plus sophistiqué, mais à celui qui transmet le savoir de ceux qui partent à ceux qui arrivent.

Revenir au terrain

S'il fallait retenir une phrase, ce serait celle d'Alban Romano, à rebours de l'air du temps : « Arrêtez de penser qu'il n'y a que le digital et l'IA. Faites des choses simples, avec des post-it, des tableaux blancs. Posez-vous dix minutes, faites le tour du terrain. » Car la bonne question n'est jamais « Quelle IA choisir ? », mais « Quel problème résoudre, et pour qui ? ». Les projets qui tiennent partent d'un besoin clair, passent par un pilote court et mesurable, et bâtissent la compétence humaine en même temps que l'outil.

L'EPHJ 2026 aura montré une industrie honnête avec elle-même. L'IA n'y est ni reine ni épouvantail : un outil de plus, qui ne donne sa pleine mesure qu'entre les mains de ceux qui ont pris le temps de comprendre comment il marche et ce à quoi il ne sert pas.

(ID:50875264)