Entretien avec Philippe Cordonnier, responsable Suisse romande de Swissmem Pénurie énergétique : un risque à prendre en compte

de Gilles Bordet

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Chiffre d'affaires, volume de commandes et exportions sont en hausse pour l'industrie MEM mais malgré cela « des risques majeurs subsistent » comme le titrait Swissmem dans son dernier communiqué de presse.

Philippe Cordonier, responsable Suisse romande de Swissmem.
Philippe Cordonier, responsable Suisse romande de Swissmem.
(Source : Swissmem)

Il est vrai que la situation actuelle sur fond de guerre en Ukraine, de risque de pénurie énergétique, de problèmes d'approvisionnement ou de manque de main d'œuvre qualifiée ternit un peu le tableau. Nous donnons la parole à Philippe Cordonnier, responsable Suisse romande de Swissmem afin d'en savoir un peu plus sur cette période incertaine et quelles pourraient-être les solutions à mettre en œuvre pour en atténuer les effets.

Les entrées de commandes sont réjouissantes pour l'industrie MEM avec une augmentation de 10,1 % par rapport à la même période de l'année précédente. Les affaires reprennent pourtant les difficultés d'approvisionnement persistent toujours. Pour quelles raisons ?

Philippe Cordonnier : La reprise après la pandémie pour les biens de consommation a été très forte. Cela a également stimulé la demande de biens d'investissement. Les problèmes de livraison de produits intermédiaires en provenance d'Asie ont en outre permis d'obtenir de nouvelles commandes pour les entreprises de sous-traitance en Suisse. Toutefois, la dynamique de croissance s'est affaiblie au deuxième trimestre.

En plus des difficultés d'approvisionnemen, ces résultats encourageants sont plombés par une hausse massive des prix de l'énergie et des matières premières, la dépréciation de l'euro, l'augmentation de l'inflation, le manque de main d'œuvre qualifiée et désormais un risque de pénurie d'énergie pour cet hiver. L'avenir à court terme semble bien sombre pour l'industrie MEM...

Nous pensons que les chiffres d'affaires de notre industrie vont continuer à augmenter en raison de l'important carnet de commandes. Toutefois, les prix élevés des matières premières et de l'énergie pèsent sur les marges des entreprises. De nombreuses entreprises ne gagneront presque rien cette année malgré un bon carnet de commandes. Nous sommes particulièrement préoccupés par les prix élevés de l'énergie, et plus encore par la menace de pénurie. Si des contingents devaient être mis en place, cela pourrait entraîner des conséquences dramatiques pour l'industrie.

L'augmentation considérable du prix du kilowatt- heure est très préoccupante pour les entreprises suisses et tout particulièrement pour celles qui se fournissent actuellement sur le marché libre, où les augmentations sont les plus importantes. L'USAM demande que ces entreprises puissent rejoindre à nouveau le marché régulé. Quelle est la position de Swissmem à ce sujet ?

Nous rejetons cette proposition. Nous sommes favorables à la libéralisation complète du marché de l'électricité. Jusqu'à présent, les entreprises ont profité de prix plus bas, mais il y a toujours un risque que la situation évolue différemment. Nous partons du principe que les prix actuels reflètent une réaction totalement excessive du marché et que la situation se normalisera à nouveau à moyen terme.

L'existence de certaines entreprises sont directement menacées par la hausse des prix de l'électricité. Quelles solutions propose Swissmem et quelles sont ses attentes de la part des pouvoirs publics ?

Les entreprises qui ont des contrats d'achat d'énergie en cours pour 2023 ne sont actuellement pas concernées. Mais celles qui doivent négocier de nouveaux contrats pour 2023 ont en effet un gros problème, souvent même existentiel. Nous cherchons actuellement à discuter avec les fournisseurs d'énergie afin de trouver des solutions. Il est inacceptable que des entreprises saines doivent fermer en raison de cette situation exceptionnelle. C'est aussi dans l'intérêt des fournisseurs d'énergie.

Les ménages et les particuliers qui sont également les collaborateurs des entreprises de l'industrie MEM seront également durement touchés par ces augmentations de prix. Plusieurs syndicats exigent une augmentation des salaires de 4 à 5 % pour compenser cette hausse. Quelle est la position de Swissmem à ce sujet ?

Dans l'industrie MEM, les négociations salariales n'ont pas lieu au niveau de l'association, mais dans les entreprises. Cela est judicieux, car la branche est très hétérogène. La longue expérience dans la branche MEM montre que les entreprises ont toujours mis en œuvre des adaptations salariales dans le domaine de leurs possibilités. Swissmem ne donne pas de recommandations à ce sujet. Il est cependant clair que beaucoup de nos entreprises doivent faire face à une forte augmentation des prix de l'énergie, des matières premières, des semi-conducteurs et des transports et ne peuvent souvent pas répercuter ces coûts supplémentaires sur leurs clients. Dans de nombreuses entreprises, la marge de manœuvre pour des augmentations de salaire devrait donc être beaucoup plus faible que les revendications exagérées des syndicats.

Pour palier au plus urgent, Swissmem préconise d'entamer immédiatement des mesures d'économie d'énergie. La sobriété énergétique basée sur la seule bonne volonté de toutes les parties concernées suffira-t-elle ?

Il est difficile de faire des prédictions dans ce domaine, car il existe de nombreux facteurs qui influencent notre approvisionnement en énergie. Mais avec un effort commun, il devrait être possible d'éviter des pénuries.

La substitution du gaz par le pétrole est une des solutions qui revient souvent dans les discussions. Le Conseil fédéral propose que les entreprises qui ne sont pas en mesure de respecter leur convention d'objectifs pour réduire leurs émissions de CO2 ne soient pas désavantagées. Une dérogation provisoire est-elle prévue pour les entreprises qui devraient recourir à cette solution ?

Le Conseil fédéral a laissé entrevoir que des adaptations seraient apportées aux ordonnances correspondantes. Il s'agit d'une réglementation temporaire. Mais elle est importante pour pouvoir exploiter pleinement le potentiel existant de substitution.

Swissmem propose également de créer des incitations ciblées pour augmenter à court terme la production d'électricité grâce aux propriétaires de centrales de réserve et de générateurs de secours mais également pour inciter les gros consommateurs à renoncer à une part de leur consommation. De quelle nature serait ces incitations et comment pourraient-elle être mises en œuvre ?

Le passage au mazout pour les entreprises qui disposent d'une installation bicombustible peut avoir pour conséquence le non-respect des conventions d'objectif pour la réduction d'émission de CO2. Ces conventions d'objectif doivent par conséquent être suspendues pour les entreprises concernées pour la durée de la crise. Le Conseil fédéral doit immédiatement ordonner cette suspension, car elle sert le but supérieur qu'est la sécurité de l'approvisionnement. D'autre part, compte tenu de la hausse des prix des combustibles, les entreprises concernées pourraient ne pas pouvoir supporter ces coûts supplémentaires et faire faillite. Les entreprises concernées ont par conséquent besoin d'incitations financières pour passer immédiatement du gaz naturel au mazout dans l'intérêt de la sécurité de l'approvisionnement de notre pays.

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Décaler les heures de production pour éviter les pics de consommation est également une proposition de Swissmem. Qu'attendez-vous de la part des autorités pour rendre cela possible ?

Pour les entreprises qui souhaiteraient mettre en place du travail de nuit ou de week-end en cas de contingentement ou de pénurie d'énergie, les demandes aux autorités compétentes devront pouvoir être traitées rapidement et sans bureaucratie.

Les risques liés à l'approvisionnent énergétique ne datent pas d'hier. Néanmoins aujourd'hui, le risque de pénurie devient systémique alors que la construction de nouvelles centrales nécessite de nombreuses années et soulève beaucoup d'oppositions. Quelles technologies devraient être déployées et dans quels délais, et comment composer avec les oppositions qui rendent ces grands projets toujours plus difficiles à mettre en œuvre ?

Renoncer n'est pas une stratégie durable. Il est donc d'autant plus important de développer rapidement la production d'électricité à l'échelle nationale. Notre revendication d'accélérer les procédures d'autorisation pour les 15 centrales hydroélectriques (ainsi que les installations solaires de montagne) définies lors de la table ronde, est soutenue à Berne. Nous nous engageons également pour que les interdictions technologiques soient supprimées, même si de nouvelles centrales nucléaires ne peuvent être une option en Suisse qu'à moyen terme au plus tôt. Le domaine du Power-to-X(*) offre beaucoup de potentiel et Swissmem va s'engager dans ce domaine au sein de l'association SPIN.

On entend trop souvent que l'approvisionnement énergétique dépend uniquement des pouvoirs publics. Pourtant nous avons de très bons élèves en suisse comme le groupe Recomatic qui produit actuellement 40 % de l'électricité qu'il consomme et vise les 80 % à moyen terme et tout cela uniquement avec des énergies renouvelables. Voilà un exemple qui prouve que même dans l'industrie MEM, on peut se libérer de la dépendance aux filières d'approvisionnement classiques. N'est ce pas là un exemple à suivre pour les industriels suisses ?

L'industrie est sur la bonne voie. Les entreprises membres de Swissmem ont optimisé leurs propres processus de production. Depuis 1990, elles ont réduit les émissions de CO2 de 55 % et la consommation totale d'énergie de près de 40 %, ceci sans attendre la crise actuelle. Les produits MEM contribuent à l'électrification et donc à l'énorme progression en matière d'efficience énergétique. Par conséquent, l'industrie MEM est un acteur majeur dans la décarbonisation, en particulier grâce à ses exportations dans le monde entier.

Les incitations sous formes d'exonération de taxes ou de bonus financiers sont les outils privilégiés des démocraties libérales. Néanmoins l'interdiction des gaz CFC, de la fumée dans les lieux publiques, de la chasse à la baleine ou de l'essence au plomb nous semblent aujourd'hui normales et même parfaitement justifiés. Ne faut-il pas à un moment privilégier les interdictions aux incitations pour accélérer la transition énergétique et limiter les dégâts environnementaux ?

La politique énergétique doit suivre de manière conséquente les principes de base d'une économie de marché. Il faut toujours favoriser les instruments fondés sur la liberté de commerce et technologiquement neutres par rapport aux interventions réglementaires. Cela implique également que le délai initialement fixé pour les subventions des nouvelles énergies ne doit pas être prolongé. Pour assurer un approvisionnement énergétique durable et rentable, il faut éviter toute distorsion de la concurrence entre les sources d'énergie et les technologies. Les interdictions pénalisent l'esprit d'entreprendre et l'innovation, l'élixir de notre industrie suisse.

Dans le cas extrême d'un black-out où des coupures prolongées d'électricité seraient inévitables, sait-on aujourd'hui si les autorités publiques ont prévu des aides pour les entreprises  ?

Pour sauvegarder nos entreprises de production, nous souhaitons que les règles de chômage partiel soient appliquées, en cas de contingentement ou de pénurie d'énergie, de façon analogue à celles introduites lors de la phase Covid. Nous demandons également à la Confédération que les entreprises qui, en raison de leurs processus, dépendent d'un approvisionnement en électricité et en gaz naturel sans interruption, soient exemptées d'un contingentement de l'électricité et du gaz.

Malgré les nombreuses initiatives des associations faitières de la branche MEM pour rendre ses métiers encore plus attrayants le problème de manque de main d'œuvre qualifiée persiste. Connait-on les raisons de cet état de fait et quelles solutions pourraient-être mises en œuvre pour y remédier ?

La pénurie de main-d'œuvre qualifiée dans notre branche va s'accentuer à l'avenir en raison de l'évolution démographique. Les professions techniques sont particulièrement concernées. Afin de lutter contre cette pénurie de personnel qualifié, Swissmem s'engage, dans le cadre de sa stratégie en matière de personnel qualifié, dans les domaines de la promotion de la relève, du soutien aux RH, des conditions-cadres politiques et de l'image de la branche. Cette année, nous accordons une importance particulière aux mesures visant d'une part à attirer davantage de femmes dans l'industrie MEM et d'autre part à valoriser les métiers techniques auprès des jeunes. Le succès des SwissSkills qui ont eu lieu à Berne en septembre est une grande satisfaction. MSM

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