Interview : Swissmem Suisse romande Conjoncture économique : l'industrie tech encaisse le choc

de Gilles Bordet 7 min Temps de lecture

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Depuis deux ans, les entreprises de la branche MEM traversent une conjoncture économique difficile. Aujourd'hui, à ces défis s'ajoutent encore les droits de douane américains imposés à la Suisse.

Philippe Cordonier, responsable Suisse romande chez Swissmem.(Source :  Swissmem)
Philippe Cordonier, responsable Suisse romande chez Swissmem.
(Source : Swissmem)

Dans un tel contexte, les entreprises doivent redoubler de résilience et d'agilité. Mais cela suffira-t-il ?

Nous avons posé la question à Philippe Cordonier, responsable de la Suisse romande chez Swissmem. Il se dit préoccupé mais veut rester positif, à condition toutefois que la situation actuelle ne s'éternise pas.

Comment se porte l'industrie tech actuellement  ?

La situation est très préoccupante à plusieurs égards, aussi bien à court qu'à long terme. Lors de notre conférence de presse de fin août, nous avons présenté les statistiques 2025. Déjà à ce moment-là, l'industrie technologique enregistrait une baisse depuis neuf trimestres consécutifs. Nous faisons donc face à une crise dans la branche qui dure depuis deux ans et dont les causes sont multiples : le franc fort, la guerre en Ukraine, la crise du secteur automobile allemand, ainsi que le ralentissement économique de la Chine, qui se prolonge depuis plus d'un an. À cela s'ajoutent, depuis le troisième trimestre, les droits de douane de 39 % imposés par les États-Unis, dont l'impact pourrait encore s'accentuer dans les mois à venir si ces mesures devaient se maintenir.

Cet état de fait concerne-t-il tous les secteurs de l'industrie tech ?

En Suisse, notre industrie est extrêmement diversifiée, à la fois par esprit d'innovation et, dans une certaine mesure, par nécessité. Comme nos coûts de production sont très élevés, les entreprises suisses se positionnent sur des marchés variés, avec des produits souvent à très haute valeur ajoutée. Cette diversité fait notre force et explique la résilience du secteur, qui nous a permis de traverser cette période difficile. Globalement, toute l'industrie est touchée, même si certains domaines s'en sortent mieux, notamment l'aéronautique et la pharma.

Y a-t-il une différence entre les entreprises actives sur le marché national et celles actives à l'international ?

Par définition, notre branche est tournée vers l'exportation, puisque l'industrie technologique exporte environ 80 % de sa production. Les 20 % restants, destinés au marché suisse, concernent généralement la sous-traitance de composants intégrés dans des produits qui seront ensuite exportés. Nous dépendons donc fortement de l'exportation, mais il est vrai que l'industrie de la sous-traitance en Suisse, qu'elle soit liée à notre secteur ou à celui de l'horlogerie, est très durement impactée.

Les difficultés à recruter du personnel qualifié sont souvent présentées comme une cause des problèmes rencontrés par notre industrie. Qu'en est-il réellement ?

Oui et non. Le problème de la main-d'œuvre reste réel, même si les entreprises en parlent beaucoup moins, car les autres difficultés que j'ai évoquées ont pris le dessus. L'année dernière, le manque de personnel qualifié constituait le principal problème de nos entreprises. Cette année, nous avons réalisé un sondage en août, après l'annonce des nouveaux droits de douane américains, et le manque de main-d'œuvre qualifiée avait disparu du top 5 des préoccupations.

Est-ce que les neuf derniers trimestres ont eu un impact sur le nombre de postes supprimés au sein des entreprises ?

Oui, cette longue crise a laissé des traces. Heureusement, cela a pu être partiellement tempéré par les RHT, qui permettent aux entreprises de maintenir leurs collaborateurs en chômage partiel et d'éviter des licenciements massifs. Malgré tout, nous constatons la perte d'environ 6000 postes au cours de l'année écoulée. L'accélération a été particulièrement marquée au deuxième trimestre, avec 3000 suppressions de postes sur cette seule période. Ce qui risque de se produire, avec de nombreuses entreprises arrivant à la fin de leur droit aux RHT, c'est que si la reprise tarde à se concrétiser, elles seront contraintes de procéder à des licenciements. Nous pourrions donc assister à des suppressions de postes beaucoup plus importantes au début de l'année prochaine.

Une réponse personnelle de Philippe Cordonier au président américain
Focus

Si vous pouviez rencontrer Donald Trump, que lui diriez-vous  ?

Je lui dirais de venir passer quelques jours en Suisse pour visiter nos entreprises. C’est vraiment une leçon de voir comment elles fonctionnent et comment elles innovent. Je pense qu’il aurait beaucoup à apprendre sur notre manière de travailler.

Une prolongation au-delà de 24 mois des RHT est-elle envisageable ?

Non, je ne pense pas. Cela soulève une question d'éthique économique : à partir de quel moment soutient-on les entreprises d'un point de vue structurel ? Aujourd'hui, les RHT constituent un soutien conjoncturel. Si les droits de douane avec les États-Unis devaient se prolonger, ils deviendraient un problème structurel, à l'instar du franc fort aujourd'hui. Or, ce dernier n'est plus une raison suffisante pour bénéficier des RHT. Sur le plan économique, il ne serait donc pas pertinent de prolonger cette aide au-delà de 24 mois.

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Et si les conditions actuelles défavorables devaient perdurer, que se passerait-il ?

Les conséquences seraient très lourdes pour notre industrie. Nous estimons que 30 000 à 40 000 postes seraient menacés sans un retour à une situation économique plus favorable. Sur un total de 330 000 salariés actifs dans l'industrie MEM, cela représenterait une perte de 10 à 12 %.

On parle beaucoup des États-Unis ces derniers temps, et à juste titre. Mais l'UE ne nous aide pas beaucoup non plus. Récemment, l'UE a réduit les contingents tarifaires sur l'acier, et nous nous retrouvons taxés à 50 % sur le marché européen, notre principal partenaire économique. Que se passe-t-il exactement ?

Cette nouvelle a été une très mauvaise surprise. Nous sommes traités comme un État tiers alors que nous avons des accords bilatéraux avec l'UE. C'est un sujet de discussion, et le gouvernement doit trouver une solution avec l'UE pour annuler ces taxes supplémentaires, qui n'ont pas de sens.

Pourquoi une taxe encore plus élevée que celle que nous imposent les USA ?

C'est un peu la méthode Trump. L'UE agit comme les États-Unis pour éviter que des pays tiers importent de l'acier vers l'UE en passant par la Suisse.

Est-ce que les bilatérales III permettront d'améliorer la situation ?

Dans le contexte actuel, après l'annonce des taxes américaines, nous avons dressé une liste de dix éléments que nous jugeons essentiels (disponibles sur le site swissmem.ch). L'un de ces éléments est la conclusion des bilatérales III. L'UE représente 60 % de notre marché à l'exportation. Sans ces accords, alors que nos exportations vers l'UE et l'Allemagne ont diminué, que le marché chinois est en baisse et que les États-Unis nous imposent leurs droits de douane, nous perdons l'accès à tous nos principaux marchés. Le marché européen est fondamental pour notre industrie, et l'accès à ce marché passe par les accords bilatéraux. Ne pas pouvoir conclure ces accords serait un véritable suicide économique.

Ces accords bilatéraux III apporteront-ils quelque chose de plus que les précédents ?

Non. Il s'agit essentiellement de pérenniser les accords bilatéraux II. C'est comme un contrat qui arrive à échéance et qu'il faut prolonger pour une durée déterminée. En revanche, si ces nouveaux accords ne sont pas conclus, nous risquons de les perdre. Dans ce cas, l'accès au marché européen nous serait interdit et la libre circulation des personnes serait supprimée.

Avons-nous d'autres marchés vers lesquels nous tourner ?

Oui. Nous avons, par exemple, un accord de libre-échange conclu il y a plus de dix ans avec la Chine, en cours de réactualisation. C'est un accord extrêmement important qui nous a permis de doubler nos exportations vers ce pays. Nous disposons également d'un accord de libre-échange avec l'Inde, entré en vigueur le 1er octobre. Aujourd'hui, l'Inde représente 1,5 % de nos exportations, mais ce marché offre un potentiel très intéressant pour se développer.

Nous avons aussi des accords conclus avec la Malaisie et la Thaïlande. Enfin, il y a l'Amérique du Sud, via le Mercosur, avec lequel nous avons signé un accord qui n'est pas encore entré en vigueur. Il serait fondamental pour notre industrie de pouvoir bénéficier de ces accords, car ces pays appliquent aujourd'hui des taxes à l'importation comparables à celles des États-Unis, de l'ordre de 30 à 40 %. Avec de telles taxes, nous ne vendons pratiquement rien. Un accord de libre-échange nous ouvrirait les portes d'un marché intéressant et en pleine croissance.

Nos industries sont extrêmement innovantes. Cela a-t-il eu un impact sur leur résilience ?

Oui, très clairement. L'innovation se fait par les entreprises elles-mêmes, beaucoup plus rapidement que ne le permettent les décisions politiques. Elle est financée et portée par les entreprises, ce qui les rend réactives et parfaitement conscientes de leurs marchés. Cette capacité à réagir rapidement grâce à leur agilité contribue grandement à la résilience de nos entreprises. MSM

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