Entretien exclusif - Interview - Jean-Claude Biver

Hublot SA – 25 ans d’avance grâce à la tradition et à l’innovation

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Hublot développe ses propres matières, du carbone

Nous avons parlé de tradition et d’innovation, une combinaison chère à Hublot. En visitant votre fabrication, nous avons remarqué votre fabrication innovatrice. Vous développez même vos propres matières. Comment vous est venue cette idée?

J.-C. Biver: Il suffit de penser autrement. Qu’est-ce que cela veut dire ? Dans le secteur des montres de luxe, on ne connaissait depuis toujours que deux couleurs. De l’or jaune pour le jaune et de l’or blanc, de l’acier, du platine et maintenant aussi du titane pour le blanc. Dans toute la littérature de l’art horloger, on ne mentionne que ces deux couleurs. L’industrie horlogère suisse l’a toujours fait ainsi et de la sorte est restée coincée dans la tradition en ce qui concerne les matériaux. Je reviens alors sur ce que j’ai dit auparavant : sans tradition pas d’avenir mais sans innovation non plus. On a absolument besoin des deux, la tradition et l’innovation. Nous avons eu envie de faire un pas en avant dans ce domaine. Comment l’avons-nous fait ? Chez nos fournisseurs, nous avons demandé de nouveaux matériaux et aussi commencé à développer de nouvelles matières nous même. Au début, personne n’a été d’accord de se lancer dans des nouveaux matériaux pour nous. Nous avions par exemple l’idée d’un alliage d’or résistant aux rayures et d’une montre en carbone. Tous les fournisseurs contactés nous ont répondu quasi en chœur que cela n’était pas possible. Nous avons répondu simplement que nous allons le faire nous même. Nous ne voulions pas rester dans la tradition mais nous connecter à l’avenir. Mais qu’est-ce que l’avenir ? Le futur est lié aux matériaux. En effet, ceux-ci deviennent toujours plus légers et ont des caractéristiques nouvelles. La formule 1 actuelle serait impensable sans carbone. En regardant le développement du progrès technique, on s’aperçoit du rôle essentiel des matériaux. Pourquoi les montres de luxe devraient-elles se contenter d’utiliser toujours des matières des 18e et 19e siècles ? Pour cela, il n’y a aucune raison valable.

Comment avez-vous eu l’idée de développer de l’or résistant aux rayures?

J.-C. Biver: L’âge d’une montre ne peut être déterminé qu’à travers l’usure extérieure, donc par des rayures. C’est le seul moyen. Il était alors logique de vouloir éliminer ce point faible. Mais comment durcir une matière qui est tendre de nature ? Jusqu’à présent, l’or a été plus résistant à 18 carats qu’à 24. Depuis l’antiquité, l’or a servi de matière première pour les bijoux et nettement plus tard pour les montres. Nous voulions trouver un autre chemin. Aujourd’hui, des matériaux résistants aux rayures existent tels que la céramique. Donc pourquoi pas l’or ? Un professeur de l’EPFL s’est intéressé au développement d’un nouvel or de ce genre.

Et le succès était au rendez-vous : à fin 2011, vous pouviez présenter votre nouvel or?

J.-C. Biver: Oui. Le résultat a été finalement une combinaison de céramique et d’or. Pour un or de 18 carats, vous avez 18 parts d’or pur et 6 parts de matière étrangère. Par exemple pour l’or blanc, la matière étrangère c’est du nickel ou du palladium, pour l’or jaune c’est du cuivre. Nous avons pris de la céramique pour ces 6 parts de matière étrangère, avec comme but que la céramique confère ses caractéristiques spécifiques à l’or. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Par la céramique, l’or reçoit de nouvelles caractéristiques : il n’oxyde pas et est absolument résistant aux rayures.

Existe-t-il encore d’autres idées pour l’utilisation de cette matière?

J.-C. Biver: Il y a évidemment d’autres possibilités d’application. Dernièrement, les métallurgistes de Ferrari nous ont rendu visite. Nous avons effectué le même processus avec de l’aluminium et obtenu une matière résistante aux rayures et inoxydable. Cet aluminium contient les mêmes éléments de céramique que nous avons utilisés pour l’or. Maintenant, Ferrari se pose la question d’utiliser cette nouvelle matière éventuellement pour les cylindres de ses blocs-moteurs.

Peut-on appeler ces nouveaux matériaux ‘alliages’ ou s’agit-il plutôt d’un processus d’assemblage mécanique?

J.-C. Biver: Les autorités suisses l’ont appelé un alliage. Mais du point de vue physique, c’est un matériau composite. L’EMPA nous a d’abord confirmé une teneur en or de 24 carats du fait que leur méthode d’analyse n’a pas détecté la partie céramique. Ces méthodes d’analyse conviennent pour les matières complémentaires habituelles dans l’or mais pas pour la céramique. Actuellement, une nouvelle méthode a été développée qui identifie la céramique.

La collaboration avec l’EPFL était alors décisive?

J.-C. Biver: La collaboration a été essentielle. Si vous ignorez la proximité de l’une des meilleures écoles du monde, vous avez meilleur temps d’écrire des romans et ne pas aller dans l’industrie. Je veux dire que nous devons travailler avec les écoles, leurs confier des mandats afin qu’elles puissent être actives dans la recherche et le développement. La collaboration étroite entre les universités et les industries est une nécessité. Au début de notre collaboration, je me suis rendu une fois par mois à l’EPFL. J’ai assisté à toutes les séances même si je n’ai pas toujours tout compris ce que les professeurs expliquaient.

Vous utilisez aussi du carbone pour vos montres. L’usinage de cette matière est très particulier. Etes-vous là aussi un pionnier dans l’industrie horlogère?

J.-C. Biver: Vous avez raison, nous en sommes les premiers. L’usinage du carbone est un défi réel. Le carbone est comme un fil composé à son tour de beaucoup de petits fils. L’usinage de haute précision de cette matière est très difficile. On peut la comparer avec un tricot ; essayez d’y faire un trou précis, c’est impossible. La question était donc comment obtenir du carbone qui ne se comporte pas comme un tricot. La solution est d’apposer les différents fils l’un à côté de l’autre puis de les relier par un processus spécial. Ainsi, on obtient du carbone plat et non un tissage. Cette matière peut être usinée à haute précision.

Quelles conséquences ont les nouveaux matériaux sur les processus d‘usinage et de production?

J.-C. Biver: Le nouvel or ne peut plus être usiné de façon conventionnelle comme par exemple par fraisage ou sciage. En effet, nous sommes obligés d’utiliser des machines à laser ou d’électroérosion ; par contre, l’or conventionnel ne peut être traité par électroérosion. Dans 18 mois, nous ouvrirons un deuxième bâtiment ici à Nyon. Nous avons commandé 10 machines à laser. Ce bâtiment nous servira aussi pour notre production de matière ; pour cela, nous avons besoin de fours de 60 m de long. Vous voyez, nous sommes encore au début.

Vous avez donc une avance considérable par rapport aux autres fabricants de montres?

J.-C. Biver: Oui, 25 ans ; c’est la durée de validité du brevet.

Ces nouveaux matériaux semblent déterminer l’avenir de Hublot. Si la recherche avec le nouveau matériel n’avait pas été couronnée de succès, alors quel futur pour Hublot?

J.-C. Biver: Si vous vous engagez dans la recherche, il faut être conscient du fait que le but visé n’est pas toujours au rendez-vous. En cas d’échec avec les nouveaux matériaux, nous aurions peut-être découvert un autre chemin. Il reste toujours quelque chose de la recherche. Nos recherches par exemple ont abouti à découvrir des céramiques de couleur rouge Ferrari, une première mondiale et relativement importante pour nous. La recherche est passionnante du fait que même si l’on a défini un but précis, il est possible d’arriver tout à fait ailleurs. Une vision est importante même si celle-ci est erronée. Un exemple : je suis dans la forêt et je me suis perdu. Je ne sais pas comment m’en sortir, je ne vois pas les étoiles et je n’ai aucune idée où se trouvent le nord ou le sud. Alors, je me décide pour une direction, peu importe que ce soit le nord ou le sud. Puis je commence à marcher et tout à coup, la forêt s’ouvre un peu et je vois le ciel et les étoiles. En restant immobile sur place, je serais toujours en train de me demander où est le nord ou le sud. A partir d’un certain point, il faut se lancer et indiquer la direction. C’est ce qui caractérise un directeur : il indique la direction tout en restant attentif aux opportunités qui se présentent. La recherche est ainsi faite : on ne sait pas exactement où elle nous amène et soudainement, des occasions se dégagent.

Vous avez mentionné l’un des facteurs de succès. En existe-t-il d’autres qui font de Hublot un fabricant à succès de montres de luxe?

J.-C. Biver: C’est une combinaison de plusieurs éléments, à savoir :

Le premier: Jean-Claude Biver. Depuis 37 ans actif sur le marché, j’ai une certaine réputation grâce aux succès avec les marques Blancpain et Omega. En arrivant avec une nouvelle montre, je jouis d’une crédibilité qu’un jeune entrepreneur ne peut tout simplement pas encore avoir. Les portes s’ouvrent alors plus facilement pour moi. C’est une injustice pour les jeunes.

Le deuxième: la singularité. Le produit doit avoir des caractéristiques que d’autres n’ont pas ; autrement dit, il doit être unique et différent – peu importe si je m’appelle Biver ou pas. Si le produit n’est pas unique ou nouveau, il lui manque une dimension essentielle.

Le troisième: les émotions. Notre produit doit correspondre au goût, aux émotions et aux rêves de la clientèle. Par notre produit, nous devons éveiller les émotions et rêves d’aujourd’hui.

Le quatrième: la cohérence. Du moment où je veux fusionner l’avenir avec le passé, le produit doit contenir le passé et l’avenir. Le produit doit correspondre à son message. Bien des entreprises disposent d’un message mais le produit ne correspond pas à ce dernier.

Le cinquième : la chance. Il faut aussi un peu de chance et de l’aide. Voici les cinq éléments du succès de Hublot. <<

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