Interview avec Guy Parmelin, Conseiller fédéral et directeur du Département de l'Economie, de la Formation et de la Recherche

Comment tirer parti de la crise pour mieux rebondir

| Rédacteur: Jean-René Gonthier

Guy Parmelin, Conseiller fédéral et directeur du Département de l'Economie, de la Formation et de la Recherche : «Les crédits transitoires accordés par la Confédération aux PME visent actuellement à assurer des liquidités suffisantes à ces entreprises et à les stabiliser».
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Guy Parmelin, Conseiller fédéral et directeur du Département de l'Economie, de la Formation et de la Recherche : «Les crédits transitoires accordés par la Confédération aux PME visent actuellement à assurer des liquidités suffisantes à ces entreprises et à les stabiliser». (Source : ©-2019 Markus A. Jegerlehner)

L’entretien avec Guy Parmelin, Conseiller fédéral et directeur du Département de l'Economie, de la Formation et de la Recherche était initialement consacré au 120e anniversaire de notre confrère le SMM Schweizer Maschinenmarkt, mais l’actualité nous a imposé un changement de sujet évident.

MSM : Quel soutien concret la place économique suisse peut-elle attendre des décideurs politiques dans le contexte de la crise du coronavirus, en l’état actuel de la situation ?

Guy Parmelin : Malgré le changement de thématique, je tiens à saisir l’occasion pour féliciter cordialement le magazine SMM Schweizer Maschinenmarkt pour cet anniversaire. Vous avez couvert bon nombre de moments forts et de situations difficiles au cours de cette longue période et vous avez vécu d’autres fractures historiques. J’espère sincèrement que vous allez aussi surmonter la crise du coronavirus et serez aux côtés de vos lectrices et de vos lecteurs dans cette épreuve !

Pour répondre à votre première question : lorsque la crise a éclaté, la santé de la population et la prévention sanitaire ont été la priorité du Conseil fédéral. Mais avant même que la « situation extraordinaire » ne soit déclarée, mon département s’est penché sur la question de savoir comment préserver le plus grand nombre possible d’emplois dans le pays, si de nombreuses personnes doivent s’absenter de leur travail pendant des semaines ou travailler uniquement à domicile. Comment aider les entreprises à surmonter cette période difficile qui nous place face à des défis sans précédent ? Afin de sauvegarder les emplois, de garantir les salaires et de soutenir les indépendants, et donc d’éviter un chômage de masse, nous avons eu recours, d’une part, à la réduction de l’horaire de travail et, d’autre part, à des crédits transitoires en faveur des entreprises, deux offres qui ont été fort prisées. Nous allons suivre de très près la manière dont s’opérera le retour à la normale et déterminer si des mesures spécifiques doivent encore être prises.

MSM : Il y a actuellement un conflit entre la protection de la santé, le maintien de la capacité opérationnelle des hôpitaux et le risque d’effondrement de l’économie. Comment maîtriser au mieux une telle situation ?

Guy Parmelin : La santé est un bien suprême, qui ne souffre aucune concession. Tous les efforts sont donc consentis pour offrir des soins optimaux. Mais, à l’évidence, les mesures de soutien à l’économie sont déterminantes pour notre prospérité à moyen et long terme. C’est pourquoi il est important de prendre des mesures sur un front sans pour autant négliger l’autre. Un échange nourri s’est immédiatement instauré au sein du Conseil fédéral, et nous avons intégré les arguments des uns et des autres dans les solutions proposées.

MSM : Comment le Conseil fédéral voit-il les futurs plans d’urgence en cas de pandémie ? A-t-il l’intention de collaborer plus étroitement avec l’UE, pour être mieux paré à une telle situation d’urgence ?

Guy Parmelin : Vous savez, il faudra d’abord procéder à une analyse rigoureuse de ce qui s’est passé. C’est seulement une fois tous les faits mis à plat que nous serons à même de tirer des conclusions et de déterminer ce qui pourra être amélioré à l’avenir. Comme nous l’avons constaté, il faut toujours s’attendre à des réactions protectionnistes en cas de crise, avec ou sans accords.

MSM : À votre avis, quels sont les enseignements à tirer de cette crise qui ne fait que commencer ?

Guy Parmelin : Comme je l’ai dit précédemment, il nous faudra analyser ce qui s’est passé avant d’identifier les problèmes et de chercher à les résoudre. Dans cette démarche, la protection de la population doit rester la première préoccupation. Nous ne pourrons pas tout régler en même temps et devrons donc établir des priorités. Il ne sera pas non plus possible de mettre en œuvre toutes les mesures immédiatement.

MSM : Ces dernières semaines, certains cantons ont pris des initiatives individuelles, comme celle d’ordonner la fermeture d’entreprises. Quelle est la position du Conseil fédéral à ce sujet ?

Guy Parmelin : C’est la preuve que notre démocratie est vivante (rires) ! Mais trêve de plaisanterie : il aurait été désastreux que tous les cantons ordonnent la fermeture des entreprises. Notre économie en aurait été affectée dans une mesure irréversible. Les licenciements auraient été beaucoup plus nombreux, et il serait beaucoup plus difficile de revenir à une activité économique normale, parce que les chaînes de valeur ne fonctionneraient plus.

MSM : Grosso modo, combien de temps la Suisse peut-elle supporter un tel arrêt avec l’aide de l’État ?

Guy Parmelin : Le Conseil fédéral l’a précisé très tôt : nous avons les moyens de surmonter cette crise ensemble. Il est également clair que nous consacrerons tous nos efforts en vue d’un retour à la normale le plus rapide possible.

MSM : Les cours de la bourse s’effondrent également. Les entreprises industrielles occupent souvent des positions stratégiques importantes. Dans ces conditions, comment protéger les entreprises contre d’éventuelles offres publiques d’achat hostiles ?

Guy Parmelin : Les crédits transitoires accordés par la Confédération aux PME visent actuellement à assurer des liquidités suffisantes à ces entreprises et à les stabiliser. En outre, ces entreprises peuvent influer sur la composition et le rôle de leur actionnariat. Le droit de la société anonyme leur offre différents instruments à cet effet, dont l’utilisation est toutefois laissée à l’appréciation de l’assemblée générale, conformément au principe de l’autonomie privée. Enfin, pour ce qui est des infrastructures critiques, la grande majorité des fournisseurs appartiennent au secteur public, un statut qui offre la meilleure protection contre les prises d’influence étrangères.

MSM : La technologie médicale est l’un des atouts de la place économique suisse. Est-ce aujourd’hui un avantage pour soutenir les défis que doit relever le secteur de la santé ?

Guy Parmelin : Disposer d’une technologie médicale compétitive et innovante est de toute façon un atout pour la place économique suisse, et la situation que nous vivons ne saurait le démentir. Mais naturellement, si notre système de santé est bien équipé dans les domaines où les entreprises concernées sont établies en Suisse, une partie importante des équipements et nombreuses matières premières nécessaires à la technologie médicale helvétique est acquise à l’étranger. Dans le même temps, notre secteur de la technologie médicale vend aussi ses produits à d’autres pays. C’est là une division efficiente du travail. Ces dernières semaines, de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer notre dépendance vis-à-vis de l’étranger. Cependant, il existe aujourd’hui tellement de produits différents et spécialisés qu’un petit pays ne saurait, à lui seul, tous les fabriquer.

MSM : Passons à un tout autre sujet : des hautes écoles comme l’EPFL et l’EPFZ ont une excellente réputation dans le monde entier. Comment ces institutions devraient-elles se positionner à l’avenir dans le secteur de la recherche industrielle ?

Guy Parmelin : Tisser des liens étroits avec les PME et l’industrie est l’une des tâches majeures que le Conseil fédéral a confiées au domaine des EPF. La participation active au Parc suisse d’innovation ou la mise en place d’un réseau national de centres régionaux dédiés au transfert de technologie de systèmes de fabrication de pointe en sont deux exemples. Les établissements du domaine des EPF sont actifs dans la recherche fondamentale et appliquée. La plupart de leurs activités sont menées avec ou pour notre économie. Je pense en particulier à la recherche dans les domaines de la santé et de la science des données, ou encore dans le vaste champ de la numérisation.

MSM : Du point de vue thématique, en quoi les hautes écoles spécialisées diffèrent-elles de l’EPFL et de l’EPFZ dans l’environnement industriel ?

Guy Parmelin : Il s’agit davantage d’une différence de profil que d’une délimitation thématique. Dans le secteur industriel, les hautes écoles spécialisées mènent les apprentis titulaires d’une maturité professionnelle jusqu’au diplôme de bachelor. Ces ingénieurs, au bénéfice d’une formation axée sur la pratique, sont très courtisés par l’industrie et ont un profil complémentaire à celui des diplômés de l’EPFL ou de l’EPFZ. Les deux profils sont également complémentaires dans le domaine de la recherche. Les hautes écoles spécialisées traitent principalement des questions directes de l’industrie et fournissent rapidement des résultats et des innovations. L’EPFL et l’EPFZ, de leur côté, se concentrent sur des enjeux scientifiques qui peuvent avoir des effets majeurs sur l’industrie à long terme.

MSM : À votre avis, quelle est l’importance de la formation professionnelle duale et comment doit-elle évoluer dans le cadre du développement de l’industrie ?

Guy Parmelin : La formation professionnelle suisse est un modèle de réussite, et pour le rester, elle doit être prête à relever les défis de demain. La formation professionnelle a néanmoins les moyens de faire face à ces défis, car elle s’est toujours adaptée à l’évolution du marché du travail et de la société.

En Suisse, les professions de la formation professionnelle initiale sont développées à l’initiative des entreprises. Elles sont réexaminées au moins tous les cinq ans, en fonction des évolutions économiques, technologiques, écologiques et didactiques et, au besoin, réorganisées, voire réaménagées en profondeur.

Les mégatendances telles que la numérisation, la mobilité professionnelle croissante ou encore l’évolution démographique posent des exigences nouvelles aux personnes actives ainsi qu’aux entreprises et doivent être décelées à temps. Les secteurs industriels, qui sont les premiers à identifier la manière dont ces tendances modifient les exigences auxquelles doivent répondre leurs collaborateurs, adaptent leurs formations en conséquence. Lancée conjointement par les partenaires de la formation professionnelle en 2016, l’initiative « Formation professionnelle 2030 » apporte également des réponses globales à ces tendances.

MSM : Numérisation et formation : nos écoles professionnelles sont-elles aujourd’hui en mesure de dispenser un savoir numérique aux jeunes générations se destinant au secteur industriel ?

Guy Parmelin : La Confédération est également active dans le domaine de la numérisation. La plateforme digitalinform.swiss permet aux partenaires intéressés de se renseigner sur les projets en cours et de fonctionner en réseau. Pour encourager la transformation numérique dans la formation professionnelle, la Confédération peut prendre en charge jusqu’à 60 % des coûts des projets et aider ses partenaires à mettre en place les mesures appropriées.

Il apparaît on ne peut plus clairement aujourd’hui que les écoles professionnelles sont capables de transmettre des connaissances par voie numérique. En raison du contexte particulier lié au coronavirus, une grande partie des programmes d’enseignement sont dispensés sous forme numérique. La crise que nous traversons ne doit pas entraîner un affaiblissement de la formation professionnelle. Il faut qu’en dépit de la situation, les apprentis puissent, comme les années précédentes, terminer leur apprentissage et obtenir un certificat fédéral de capacité ou une attestation fédérale de formation professionnelle. Les partenaires de la formation professionnelle font actuellement tout ce qui est en leur pouvoir pour y parvenir.

MSM : L’industrie se plaint depuis longtemps d’une pénurie de polymécaniciens et d’ingénieurs. Quelle en est la raison selon vous ?

Guy Parmelin : Les associations professionnelles et économiques se mobilisent afin d’éveiller l’intérêt des apprentis et étudiants potentiels pour les diplômes en question, tout comme elles encouragent leurs membres à mettre à disposition des places d’apprentissage et des places de formation de manière à assurer la relève professionnelle. Pour sa part, la Confédération promeut des projets favorisant la transformation numérique dans la formation professionnelle. En outre, comme déjà mentionné, elle veille à un transfert actif des savoirs entre acteurs et projets (digitalinform.swiss).

Face à la pénurie de personnel qualifié dans les professions MINT, la Confédération s’attache par ailleurs, depuis 2013, à susciter l’intérêt des élèves pour les disciplines MINT, aussi bien à l’école qu’en dehors du contexte scolaire. Les activités visant à motiver et à sensibiliser les jeunes, les offres extrascolaires et la mise en réseau des acteurs ainsi que la coopération avec les services cantonaux et fédéraux compétents resteront au cœur des mesures de la période 2021 à 2024, que couvre le prochain message relatif à l’encouragement de la formation, de la recherche et de l’innovation (message FRI).

MSM : La Commission de l’économie et des redevances du Conseil national (CER-N) a décidé en février de ne pas entrer en matière sur le projet du Conseil fédéral relatif à la suppression des droits de douane sur les produits industriels. Selon vous, ce projet pourrait-il encore passer la rampe du Parlement ?

Guy Parmelin : Je vais y consacrer tous mes efforts. La crise du coronavirus illustre une fois de plus la nécessité de cette mesure. La suppression des droits de douane sur les produits industriels est favorable tant à l’économie qu’aux consommateurs. Dans la situation actuelle en particulier, il nous faut créer les meilleures conditions envisageables pour permettre à l’économie de se remettre le plus rapidement possible, une fois le pic de la crise passé.

MSM : Quels seraient les avantages de la suppression des droits de douane sur les produits industriels du point de vue macroéconomique ?

Guy Parmelin : J’ai abordé ce point dans la réponse relative à la technologie médicale : si la Suisse exporte beaucoup, elle importe également beaucoup. Ce sont en majorité des produits dont nous avons besoin pour une transformation ultérieure, mais nous importons également des biens de consommation, comme des vêtements ou des voitures. Des droits de douane sont encore prélevés sur de nombreux produits importés. Les entreprises n’ont pas à payer de droits de douane lorsqu’elles appliquent un accord de libre-échange, mais la procédure nécessite un document supplémentaire appelé preuve d’origine, dont l’établissement représente une charge administrative.

Abolir les droits de douane industriels permet aux entreprises et aux consommateurs d’économiser ces taxes. Qui dit moins de travail administratif pour les entreprises, dit efficacité accrue et donc amélioration de la compétitivité de notre économie. En tout état de cause, cette suppression apporterait un allégement considérable à notre économie dans la phase de redémarrage que nous espérons voir s’amorcer le plus rapidement possible.

MSM : La crise du coronavirus nous montre à quelle vitesse la sécurité de l’approvisionnement peut être compromise et avec quelle rapidité le nationalisme l’emporte, malgré l’existence de l’UE. La Suisse doit-elle revenir à des productions critiques afin de garantir la sécurité de l’approvisionnement à l’avenir ?

Guy Parmelin : L’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays (OFAE) est responsable de l’approvisionnement en biens vitaux en cas de pénurie grave et de la constitution de réserves obligatoires. Il travaille en collaboration avec d’autres organes comme l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP) lorsqu’il s’agit de sécuriser des infrastructures critiques, ou l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) en cas de pandémie. L’approvisionnement en produits critiques est actuellement garanti, à l’exception (temporaire) d’équipements de protection individuelle et de certains principes actifs spécifiques. Nous allons clairement devoir déterminer précisément où et comment il convient d’agir. Nous sommes actuellement en contact étroit avec les entreprises concernées. Mais nous avons également constaté que l’industrie suisse est bien armée. Elle peut réagir avec souplesse dans ce genre de situation et augmenter, voire transformer sa production, comme en témoignent les entreprises Hamilton et Flawa Solutions.

MSM : Les crises sont aussi synonymes de chances : quelles opportunités voyez-vous pour l’avenir dans la crise que nous traversons ?

Guy Parmelin : Chaque crise peut et doit être l’occasion de tirer des enseignements. Il y a toujours des opportunités : songeons par exemple au domaine de la numérisation. Mais il faut pour l’heure se concentrer avant tout sur les défis à relever. Nous voulons maîtriser au mieux cette crise et revenir le plus rapidement possible à des conditions normales pour tous. MSM

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