Danielle Ackermann, directrice du Centre d'Apprentissage Technique de l'Arc Jurassien (le CAAJ) nous en dit plus sur ce centre de formation incontournable pour la branche du décolletage.
Réalisation faite par les apprentis en premier plan, en second plan, les apprentis se forment sur des machines à cames.
(Source : CAAJ Moutier)
Bonjour Danielle, dans un premier temps, pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre parcours ?
Après l'école obligatoire, j'ai fait un apprentissage d'employé de commerce et j'ai rencontré mon futur mari à cette époque là. Il était décolleteur à son compte chez Sadeco SA. Fondée le 14 novembre 1978, l'entreprise était alors Séraphin Ackermann Décolletage. Pour l'anecdote, il a fait son apprentissage chez ETA puis comme de nombreux décolleteurs, il a commencé dans une grange et s'est équipé de machines au fur et à mesure. En 1983, son entreprise a brûlé, il a ensuite dû déménager et est arrivé à Bassecourt où nous nous sommes rencontrés. J'ai donc tout naturellement commencé à travailler au sein de son entreprise et ce pendant 25 années durant lesquelles j'ai géré l'entreprise que j'ai administrée sur la fin. Cette expérience m'a permis de connaître le monde du décolletage : j'ai pu faire de la reprise, du contrôle de pièces, mais je faisais aussi les salaires, la comptabilité, j'étais multitâches ! Je suis devenue passionnée par ce monde du décolletage, par cette branche et ce savoir-faire incroyable. En 2003, j'ai porté le projet de certification ISO 9001 qui a été une belle avancée à notre échelle, nous étions alors une quinzaine de collaborateurs.
Nous avons toujours eu des apprentis. Mon mari a formé une vingtaine d'apprentis, aujourd'hui, trois d'entre eux ont une entreprise dans le Jura, ce qui montre aussi l'importance de la transmission de ce métier-passion. Après le décès de mon mari en 2009, j'ai repris la direction de l'entreprise avec mon fils qui venait de terminer son apprentissage de polymécanien option décolletage. Après 5 années, la situation me pesait et de nombreuses contraintes économiques venaient alourdir mon quotidien, j'avais donc ce besoin de faire autre chose. À cette époque, Dominique Lauener m'appelle pour me parler de la création du CAAJ à Moutier dont j'avais déjà entendu parler ayant signé en 2013 pour notre prochain apprenti qui devait intégrer ce centre de formation. En mars 2014 je viens visiter les premiers bureaux du CAAJ et je me met à échanger avec un décolleteur passionnant qui se trouvait sur place, le tout dans cet environnement dans lequel je sentais l'huile, je retrouvais des machines à cames, des CNC, en bref j'étais dans mon monde et je m'y sentais bien. J'ai donc très rapidement intégré le CAAJ pour un soutien administratif au départ puis j'ai proposé très rapidement au conseil d'Administration mes idées pour développer le CAAJ et l'emmener plus loin. Je me sentais investie de cette mission. Il y a 10 ans, lorsque j'ai pris la direction du CAAJ, 9 entreprises étaient cooptantes contre 21 aujourd'hui. Je m'étais d'ailleurs fixée comme objectif d'atteindre 20 entreprises partenaires en 10 ans, il semble que je l'ai atteint ! Le deuxième objectif était de déménager car les locaux n'étaient pas visibles, l'infrastructure était peu adaptée, c'était un vieux bâtiment sombre, aujourd'hui nous sommes au Forum de l'Arc depuis un an qui est un lieu idéal pour nous. Nous souhaitons être une académie du décolletage et l'objectif est toujours de continuer à faire grandir le CAAJ. Nous sommes le seul endroit où l'on enseigne le décolletage de Boncourt à la Neuveville.
La mission principale concerne la formation. Le CAAJ ne formait à ses débuts que les mécaniciens de formation et les polymécaniciens. Par la suite, se sont rajoutées les formations de micro mécaniciens et d'AFP, toujours dans l'optique que le monde de la mécanique en général mais plus particulièrement du décolletage a besoin d'une main d'œuvre qualifiée pour relever les défis techniques de demain. En effet, les baby-boomers, les anciens décolleteurs, partent tous en retraite. Dans les années à venir ce sont 150 décolleteurs qui vont partir en retraite et nous en formons une trentaine par an. Le but premier est donc d'aider les PME, le métier évolue, l'ordonnance fédérale pour la formation de décolleteur a évoluée vers le terme mécanicien de production qui comprend dans le cursus beaucoup de mécanique et une petite place pour le décolletage. L'apprenti se doit donc d'être formé au mieux et opérationnel lorsqu'il arrive en entreprise. En effet, engager un apprenti est un coût pour l'entreprise, sa présence demande des machines misent à disposition, donc qui ne produisent pas, du temps dédié par des personnes à haut salaire, ce qui est aussi une réflexion stratégique pour l'entreprise. Notre rôle est alors d'informer les entreprises que le CAAJ est LA solution pour une formation de qualité. Toute la base du métier est donc apprise ici. Les apprentis sont en groupe, ils sont en transition entre l'école et l'entreprise avec des personnes dédiées à la formation. Notre mission est donc d'amener les apprentis aux examens partiels de mécanique. De nombreuses entreprises de décolletage ne sont pas équipées en mécanique (de fraiseuses par exemple), au CAAJ nous sommes équipés ce qui leur permet de mener à bien cet examen partiel qui est assez difficile. De manière générale, nous sommes très bien équipés au CAAJ puisque les entreprises du CAAJ ont fait don d'énormément de machines, nous en avons une cinquantaine actuellement. Tornos avec qui nous sommes vis-à-vis nous met également à disposition des machines modernes. Nous avons donc dans le centre des machines conventionnelles en fraisage, perçage, planage, tours et de la CNC également afin d'être au plus près du parc machine des entreprises. Nous avons également 4 postes complets pour l'enseignement de la pneumatique, car les polymécaniens sont évalués aux examens partiels. Ces équipements Festo coûtent cher, mais comme l'école professionnelle ne donne plus de pratique en pneumatique, il fallait bien s'équiper.
Situation au30.10.2020
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Le réseau de fournisseurs avec lequel je travaillais à l'époque nous accompagne désormais au CAAJ. Motorex par exemple vient depuis 10 ans faire un cours sur les lubrifiants, Applitec sur les outils de coupe, Dunner sur les pinces, SFS pour présenter les instruments de mesure. L'objectif étant de donner aux apprentis une vision globale des acteurs de la branche et attiser leur curiosité.
Pouvez-vous me parler des entreprises qui soutiennent le CAAJ, comment fonctionne la collaboration avec celles-ci ?
Aujourd'hui, 21 entreprises sont partenaires du CAAJ, 17 sur le canton de Berne et 4 dans le canton du Jura. À savoir que lorsque Moutier sera dans le canton du Jura, alors 5 entreprises basculerons elles aussi dans ce canton. Les entreprises sont quasiment toutes du monde du décolletage sauf Schaublin et Tornos qui sont dans le monde de la machine-outil. Le CAAJ est une société coopérative, ce qui signifie que l'entreprise partenaire devient alors sociétaire du CAAJ. L'entreprise paye un pas de porte, puis fait un contrat d'apprentissage dual pour son apprenti. Il faut savoir que le CAAJ n'est pas subventionné, les entreprises payent donc un écolage fixé par l'assemblée générale, ainsi qu'un salaire pour le jeune. Cela prouve donc l'engouement et le sérieux qu'ont ces entreprises pour la formation.
Combien de jeunes le CAAJ a-t-il accompagnés ?
Ce sont près de 135 jeunes qui ont été formés depuis le début du CAAJ, dont 9 filles seulement, un chiffre que nous travaillons à améliorer. Cette année par exemple nous avons 2 jeunes filles en première année, espérons que ce soit une tendance qui se poursuive !
Quelles sont les actualités du CAAJ ?
Dunner et Applitec viennent de donner des cours à nos apprentis, en fin d'année, certains modules changent pour les apprentis. À partir de février débute la préparation des examens partiels pour les mécaniciens de production et au mois de mai pour les polymécaniciens. Le printemps est très chargé au niveau des formations.
Pour finir, quels sont les projets à venir ?
Le gros projet actuel est la transition pour Moutier dans le canton du Jura. Nous allons arriver dans un canton avec ses institutions et ses habitudes, notre arrivée va donc bousculer le paysage de la formation. Nous réfléchissons à un partenariat ou un rassemblement avec d'autres centres de formation jurassiens pour additionner nos forces. Nous avions une école professionnelle à Moutier depuis plus de 50 ans et avec ce changement, Berne se retire de Moutier, à voir donc comment se poursuivra l'école professionnelle ici, même si le Jura a annoncé en ouvrir une à Moutier, rien n'est encore officiel. Il faut savoir que le canton du Jura a un fond pour la formation, ce qui n'était pas le cas du canton de Berne. Nous allons donc arriver dans un canton qui soutient la formation de manière institutionnelle, les entreprises du CAAJ pourront bénéficier de ces subventions, ce qui est vraiment un gros avantage pour nous. Cette transition est donc une opportunité pour nous d'évoluer et de travailler avec de nouveaux partenaires. Au niveau technique, nous avons comme projet la numérisation d'anciennes machines Schaublin qui va se faire prochainement, ainsi que l'achat d'un tour pour compléter le parc machine de la mécanique qui sera ensuite au complet.
Autre objectif : avoir 25 entreprises coopérantes dans les deux ans à venir j'espère !
Enfin, un événement important pour nous à venir est le salon de la formation qui aura lieu du 28 février au 3 mars 2024 à Moutier au Forum de l'Arc. Nous y représenterons les métiers du décolletage avec le CEPIM du canton du Jura, le CAAJ de Moutier et le CEFF de Saint Imier dans un îlot « mécanique décolletage » commun. L'objectif étant de montrer que les différences sont une richesse pour la branche et que Moutier est toujours au cœur du Jura de Bienne à Boncourt !
Pour terminer, je dirais que le jeune et l'avenir d'une branche sont à la base de nos préoccupations. La formation est l'avenir de notre branche, il est temps pour toutes les entreprises de s'y intéresser et de l'intégrer. MSM