État du marché du travail suisse à l'été 2022 Marché du travail suisse : où en sommes-nous ?

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Rafaël Lalive est professeur à HEC Lausanne depuis 15 ans. Il effectue des recherches sur le marché du travail, le chômage, les compétences, les obligations d'annonces de places vacantes, tout cela souvent en lien avec le Secrétariat d'État à l'économie (SECO). Nous lui avons posé quelques questions.

« Le phénomène de pénurie de main d'œuvre se répète de manière cyclique et cela quel que soit le pays », Rafael Lalive, professeur à HEC Lausanne.
« Le phénomène de pénurie de main d'œuvre se répète de manière cyclique et cela quel que soit le pays », Rafael Lalive, professeur à HEC Lausanne.
(Source : Hugo Hercer / Pixabay)

Le marché du travail suisse est-il en bonne santé ?

R. Lalive : Actuellement oui. Le principal indicateur de la santé du marché du travail du point de vue des employés est certainement le taux de chômage. Il est à l'heure actuelle aussi bas qu'avant la crise sanitaire, aux environs de 2,1 %, ce qui est l'un des taux les plus bas d'Europe. Il y a une volonté de la part des entreprises de créer des emplois, et on observe une croissance claire. Si on peut s'attendre à des risques dans les années à venir, ils ne sont pas identifiables dans les chiffres actuels. Ces chiffres reflètent donc un contexte positif, mais il faut légèrement les nuancer. En effet, beaucoup de personnes potentiellement employables ne sont pas comptés dans les chiffres du chômage. Les personnes qui se sont retirées du marché du travail parce que leur recherche d'emploi était infructueuse, ou certaines personnes bénéficiant de l'aide sociale mais qui veulent et pourraient travailler, ne sont par exemple pas comptées. Les parents au foyer ne sont pas comptés non plus. Les personnes qui ont perdu leur éligibilité à l'allocation chômage durant la crise du covid, pendant laquelle les embauches étaient pour ainsi dire gelées, ne sont également plus prises en compte dans les statistiques. Alors combien de personnes cela représente-t-il au total est assez difficile à évaluer, mais on peut estimer qu'environ un demi à un pour cent de la force de travail suisse s'est retirée, volontairement ou involontairement, du marché du travail. Les statistiques d'Eurostat par exemple, qui sont basées sur des sondages directs, montrent un taux de chômage pour la Suisse qui est souvent un point de pour cent plus élevé que le taux de chômage officiel. Néanmoins, même en comptant ces personnes-là, nous restons sur un taux de personnes n'ayant pas de poste de travail très bas.

Quelles sont les raisons de la pénurie de main d'œuvre qualifiée ?

R. Lalive : La Suisse est confrontée à une pénurie de main d'œuvre qualifiée depuis de nombreuses années. Je me souviens de discussions avant la crise sanitaire dont ce problème était déjà le sujet principal. Nous avons ensuite fait face à une crise sanitaire et économique sans précédent, qui a gelé la quasi-totalité des embauches. Dans une situation comme pendant la crise sanitaire, il n'y a pas de pénurie de main d'œuvre, tout simplement car il n'y a pas de recrutement. Mais à la « sortie » de la crise tout le monde s'est mis à embaucher en même temps. La synchronicité du recrutement et d'expansion soudaine des entreprises a donc accentué un problème qui était déjà présent avant la crise sanitaire. Dans un contexte de reprise économique fortement positif, il y aura presque toujours une pénurie de main d'œuvre qualifiée. En effet, l'industrie fonctionne souvent par vagues d'embauches, or les écoles ou instituts de formation forment de manière constante. Alors que les embauches suivent une évolution cyclique, le nombre de personnes qui arrivent sur le marché du travail est relativement constant d'une année sur l'autre. Dans un contexte de récession, cela signifie qu'il y aura plus de nouveaux travailleurs que de places disponibles, dans un contexte d'expansion, ce sera l'inverse et on aura potentiellement une pénurie de main d'œuvre.

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Cette situation est-elle spécifique à la Suisse ?

R. Lalive : La main d'œuvre qualifiée manque partout, ce n'est pas spécifique à la Suisse. La pénurie de main d'œuvre qualifié est un problème récurrent. Une augmentation de la demande pour les produits entraîne une augmentation de la production et donc du besoin de personnel qualifié. Alors pourquoi cette augmentation touche uniquement le personnel qualifié, et pas le personnel dans son ensemble ? Parce que la main d'œuvre qualifiée est apte à effectuer un travail nécessitant d'être qualifié ou non, alors que l'inverse n'est pas vrai. Donc si les tâches effectuées par une personne qualifiée sont cruciales pour le produit, cette personne devient une « matière rare » pour le processus de production. Et puisque la production est très cyclique, le phénomène de pénurie de main d'œuvre se répète de manière cyclique et cela quel que soit le pays. Le problème est d'autant plus présent qu'un pays est producteur. Dans sa globalité, la Suisse est un petit pays producteur, mais il possède des domaines industriels très spécifiques, comme celui de l'horlogerie et de l'industrie pharmaceutique par exemple, qui nécessitent des compétences très particulières et sont donc particulièrement touchés par une pénurie de ce type.

Quelles sont les mesures qui pourraient être mises en place par l'État et/ou les Cantons dans l'intérêt des travailleurs et des entreprises ?

R. Lalive : En ce qui concerne les cyclicités de la production, il n'y a pas grand-chose à faire. En revanche, un manque de main d'œuvre qualifiée structurel peut être pallié en agissant sur le côté formation. Certains profils très recherchés en Suisse sont issus de cursus qui ont perdu de leur attractivité et forment donc moins de gens. Il faudrait donc travailler sur l'attractivité de ces filières. Cela passera par une meilleure communication au travers de foires et de rencontres entre les jeunes et les professionnels qualifiés. Malheureusement, les conséquences de ces interventions de marketing ne se verront que d'ici quelques années et le risque est là qu'au sortir de la formation, le contexte économique soit tel qu'il n'y aura plus de pénurie. À court terme, les employeurs ont aussi des possibilités, comme celle de soutenir la formation de ses employés adultes. En effet, suivant les spécificités requises, quelqu'un qui n'est pas qualifié peut le devenir assez rapidement. Un autre point clé et l'attractivité de la place de travail. L'amélioration des conditions de travail peut avoir un coût, mais le retour sur investissement peut valoir le coup, car devenir un employeur plus attractif permet d'attirer plus facilement les talents nécessaires au bon fonctionnement de l'entreprise.

Quel est l'impact de la robotisation et de l'automatisation sur le marché du travail ?

R. Lalive : Actuellement, la majeure partie des machines et/ou robots mis en place dans l'industrie effectue un travail équivalent à des postes de travail ne nécessitant souvent que pas ou peu de qualification. On pourrait donc penser que l'automatisation rendra obsolète en majorité les postes de travailleurs pas ou peu qualifiés. David Autor, expert en la matière et professeur au MIT aux États Unis, a élaboré une théorie qui part du principe qu'il existe trois types de tâches : les tâches simples qui ne demandent pas de qualification particulière comme nettoyer quelque chose ; les tâches intermédiaires qui nécessitent d'être un peu qualifié ; et les tâches difficiles pour lesquelles la haute qualification et la réflexion poussée sont nécessaires. Sa théorie prédit alors que le travail qui se trouve au milieu de la hiérarchie des tâches est celui plus à même d'être remplacé par un robot. Pourquoi cela ? Parce que ce sont des tâches à forte valeur ajoutée, dont l'automatisation ou la robotisation permettrait à l'entreprise de faire des économies conséquentes. Fabriquer un robot qui peut effectuer les mêmes tâches qu'un être humain est quelque chose de complexe, et la marge d'économies réalisable est automatiquement associée au salaire de la personne remplacée. Il sera plus avantageux d'un point de vue financier d'investir pour remplacer quelqu'un qui gagne 60 CHF de l'heure, comme un employé de production qualifié, plutôt que quelqu'un qui en gagne 20 comme un employé saisonnier. Dans ce schéma, la robotisation entraîne donc une diminution de l'attractivité du travail peu qualifié, mais une augmentation du travail hautement qualifié, ce qui est une potentielle partie d'explication de la pénurie actuelle.

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Quelle est l'importance des travailleurs frontaliers et étrangers en Suisse ?

R. Lalive : Si on considère la force de travail dans sa globalité, on compte entre 30 et 35 % de travailleurs n'ayant pas la nationalité suisse. Certains domaines comme celui de la construction par exemple ont des taux encore plus élevés, et ne pourraient pas fonctionner sans cette force de travail étrangère. Une partie de cette force de travail étrangère est pas ou peu qualifiée, ou possède des qualifications non reconnues en Suisse, mais une majorité est a contrario hautement qualifiée, bien plus que dans d'autres pays, ce qui permet de palier partiellement à la pénurie de main d'œuvre en Suisse.

Comment les accords de libre-échange influent-ils sur l'état du marché du travail en Suisse ?

R. Lalive : Ces accords ont grandement facilité l'immigration. Si je prends l'exemple de la région de Zurich dans les années 2000 à 2010 environ, une période durant laquelle le taux de chômage en Allemagne était bien plus haut qu'en Suisse, on a vu un impact direct de ces accords avec la venue de nombreux travailleurs allemand qualifiés. À l'heure actuelle cependant, le taux de chômage en Allemagne est proche de celui en Suisse et on note une notable diminution dans l'arrivée de travailleurs qualifiés en provenance d'Allemagne. Quoi qu'il en soit, les accords de libre-échange ont permis à la Suisse de croître et d'évoluer et une abolition de la libre circulation des personnes serait une sanction sévère pour la Suisse, et la pénurie de main d'œuvre qualifiée s'aggraverait fortement.

La Suisse est actuellement considérée un pays tiers non associé dans le programme-cadre de l'UE pour la recherche et l'innovation « Horizon Europe » et dans les programmes et initiatives qui y sont liés. Quel en est l'impact sur le marché du travail suisse ?

R. Lalive : L'impact principal est la perte d'attractivité de la place de la recherche en Suisse. Alors la recherche ne représente qu'une toute petite portion de la force de travail en Suisse. L'impact direct est donc faible, mais ce sont les conséquences secondaires qu'il ne faut pas sous-estimer. Car l'industrie manufacturière suisse profite beaucoup des recherches qui sont faites en Suisse. Si les laboratoires et les chercheurs se relocalisent en Europe pour pouvoir faire partie des programmes de « Horizon Europe », cela impactera négativement les partenariats de développement entre les entreprises et les instituts de recherche. Donc à l'heure actuelle, on ne voit pas encore trop les effets de ce statut de pays tiers non associé, mais d'ici 2 à 3 ans, les effets négatifs se manifesteront clairement. En ne réinstaurant pas les relations avec l'Europe, la Suisse sera perdante.

MSM

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