Interview L'usine du futur et le futur de l'usine

de Marina Hofstetter 10 min Temps de lecture

Related Vendors

Le think tank Manufacture Thinking, mené par Xavier Comtesse, compte une cinquantaine de membres, dont un noyau dur et des membres plus ou moins actifs en fonction de leurs disponibilités. Xavier Comtesse nous relate les origines et les missions de ce groupement, dont sont issus plusieurs livres et le prix « The Shapers ».

La dark factory n'est qu'un pan de l'usine du futur. L'usine du futur dans son enemble sera à la fois collaborative et autonome.(Source :  Sea - stock.adobe.com)
La dark factory n'est qu'un pan de l'usine du futur. L'usine du futur dans son enemble sera à la fois collaborative et autonome.
(Source : Sea - stock.adobe.com)

Alors que seul une dizaine de personnes se voyaient récompensées les années précédentes, ce sont exceptionnellement 27 innovatrices et innovateurs qui ont reçu le Prix « The Shapers » 2024, portant à 100 le nombre de personnalités du tissu industriel suisse romand récompensées. Leurs portraits sont à découvrir dans l'une des deux parties du dixième livre du think tank Manufacture Thinking, intitulé « L'usine du futur / Le futur de l'usine », paru le 14 novembre aux éditions Georg.

Comment et pourquoi le think tank Manufacture Thinking a-t-il été créé ?

Tout a commencé lorsque l'Apple Watch est présentée en septembre 2014. Je me rappelle avoir tenu un discours provocateur aux horlogers à la Chaux-de-Fonds, dans lequel je leur disais de se réveiller sans quoi ils se feraient écraser par cette nouvelle arrivante. Les horlogers sont montés en gamme et mes prédictions se sont révélées erronées, et tant mieux. Mais cela nous a amené, moi-même et quelques autres personnes, à réfléchir plus profondément sur l'avenir de l'industrie dans sa globalité, un travail laborieux car l'industrie et très sectorisée. Nous avons alors créé en 2015 un groupe de travail pour réfléchir à cette thématique. Nous étions une vingtaine de personnes avec l'intime conviction que la révolution 4.0 était incontournable et qu'il ne fallait surtout pas que l'industrie suisse se laisse déborder. Il ne fallait pas que la Suisse se désindustrialise, comme l'Angleterre ou la France. Nous souhaitions donc trouver des moyens d'accompagner à long terme l'industrie suisse dans ce sens. Nous nous sommes ainsi réunis pour la première fois dans le canton de Neuchâtel.

Galerie d'images

Pourquoi vous être lancés dans l'écriture de livres et avoir créé un prix ?

Nos livres sont un moyen de sensibiliser à la thématique en mélangeant un travail de fond avec des réflexions sur l'actualité technologique. Ils nous permettent également de mettre en avant les personnalités du secteur industriel qui contribuent au rayonnement innovant de la Suisse. Nous avons créé le prix « The Shapers » dans le but de mettre en avant ces personnes à la fois pour leur offrir une reconnaissance officielle de leur travail mais également pour présenter aux jeunes générations des exemples qui les motivent à se lancer dans l'industrie à leur tour. Nous remettons le prix depuis 2018, et une grande majorité des lauréats ont évolué magnifiquement dans leurs carrières et leurs accomplissements.

Comment se fait la sélection des lauréats ?

Les lauréats sont choisis parmi les gens que nous connaissons, que nous croisons au gré des différents événements, dont les gens nous parlent au cours de nos discussions diverses. Nous notons toutes les suggestions puis évaluons les candidats pour choisir ceux qui méritent d'être mis en avant. On peut en quelque sorte parler de hasard heureux. La seule contrainte sur laquelle nous nous appuyons est d'équilibrer les lauréats sur les différents cantons suisse romands. Ce n'est pas forcément toujours le cas, mais force est de constater que nous avons cette année récompensé beaucoup de jeunes.

À partir de l'année prochaine, le prix « The Shapers », qui jusqu'à présent ne couvrait que les cantons romands, inclura également le canton du Tessin, suite au fait que Luca Albertoni, directeur de la Chambre de commerce et d'industrie du Tessin (CC-TI) ait rejoint le Manufacture Thinking.

The Shapers 2024
En bref
  • Adrien Marcone, Ingénieur en brevets, PT&S – «Un tsunami d'inventions »
  • Alexandre Staub, fondateur & CEO d'Evolium Technologies – « Une économie de la seconde vie »
  • Bastien Paratte, directeur R&D Innovation (CTO) & membre de la direction chez VOH Innovation – « Un écosystème industriel innovant et pragmatique »
  • Chahnez Brandt, CEO de LOVYÜ – « La boisson qui réinvente le café froid »
  • Christopher Bouzas, CEO de Digiinov – « La passion du digital »
  • Chrystel Pauty, adjointe scientifique, HE-Arc – « Innovation et inclusion : transformer le paysage de l'ingénierie »
  • Edoardo Elia, responsable de la R&D chez Eskenazi – « La productivité comme résultante et non comme un but en soi »
  • Emmanuel Darboux, polymécanicien chez Evard précision chez GIM / Sébastian Homberger, formateur GIM & Stéphane Ribeiro Varela, formateur domaine automatisation GIM – « Une formidable machine à former »
  • Florian Stauffer, CEO de Ciposa – « Demain : une machine sera d'abord un concept digital »
  • Jérémy Billieux, polymécanicien  – apprentissage chez Rollomatic / CAAJ – « L'usine de Charlie Chaplin n'existe plus depuis longtemps »
  • Jonathan Besse, directeur R&D d'Eversys – « La data en libre-service »
  • Lara Gervaise, CEO de Virtuosis Artificial Intelligence – « Penser l'innovation technologique avec un esprit de championne »
  • Léa Camusat, Data Modeling Analyst - SIG – « Toutes et tous data scientists »
  • Luca Pescatore, PHD & Head of Technology chez Argusa – « De la physique des particules à l'analyse intelligente des données : une formule gagnante pour l'innovation suisse »
  • Luis Hernández, Lead Software Engineer chez CLA-VAL – « Évolution des tutoriels vers les tuteurs : une première étape de personnalisation à l'ère de l'IA »
  • Marc Erard, ingénieur en matériaux chez Louis Bélet – « Un esprit start-up dans l'industrie »
  • Mathieu Jeandrevin, informaticien de gestion chez MPS – Micro Precision System AG – « Garder le bon sens : même face à l'IA »
  • Maxence Mouliade, chef de secteur distribution des marchandises au CHUV – « Agent IA : la tortue et la girafe »
  • Mehmed Cormehic, Director of Production and Supply Chain chez Novo Cristal SA (anciennement chez Ceramaret) – « L'intelligence @large »
  • Meydi Niculescu, Tavannes Watch – « Tavannes watch co : une grande histoire oubliée »
  • Olivier Cattani, Marketing Product Manager chez Felco – « Le mieux disant »
  • Philipp Saurer, Head of Group Digitalization & Group Marcom chez LNS Group – « Les périphériques machines »
  • Ronald Auderset, Development Engineer R&D/ Product Manager chez Comet  – « Du skeleton aux rayons X, trajectoire d'un ingénieur »
  • Stefano Carrino, professeur HE-Arc & Francesco Carrino, Professeur assistant à la HES-SO Valais Wallis – « Application de l'IA dans l'industrie – de Florence à la Romandie »
  • Yann Bussereau, ingénieur en automation & vision pour le développement & l'intégration de solutions chez SICPA  « Apprendre à volonté, la magie de notre époque »

S'abonner à la newsletter maintenant

Ne manquez pas nos meilleurs contenus

En cliquant sur „S'abonner à la newsletter“, je consens au traitement et à l'utilisation de mes données conformément au formulaire de consentement (veuillez développer pour plus de détails) et j'accepte les Conditions d'utilisation. Pour plus d'informations, veuillez consulter notre Politique de confidentialité. La déclaration de consentement porte notamment sur l’envoi de newsletters éditoriales par e-mail et sur le recoupement des données à des fins de marketing avec des partenaires publicitaires sélectionnés (p. ex., LinkedIn, Google, Meta).

Dépliez pour les détails de votre consentement

Comment fonctionne justement le think tank Manufacture Thinking ?

Nous avons désormais une cinquantaine de membres. Nous ne faisons pas de publicité, nous ne courrons pas après les gens, ni après les entreprises. Les gens et les entreprises nous rejoignent parce qu'ils entendent parler de nous et adhèrent à nos idées, à notre but. Notre réseau s'élargit d'année en année. Nous n'imposons aux membres aucune obligation. De manière générale, chacun est très autonome et quand nous nous réunissions, environ une fois par mois, ce sont de vraies réunions de travail avec les personnes qui sont disponibles et nous avançons concrètement sur les projets. Si je prends l'exemple de notre dernier livre, nous avons un noyau dur qui s'est fortement impliqué dans sa rédaction, autour duquel chacun a contribué à hauteur du temps qu'il a pu y accorder.

Nous effectuons également un voyage par an qui nous permet d'échanger de manière générale et d'élargir notre vision de l'avenir de l'industrie en visitant des usines sur place. Nos deux voyages les plus récents sont le Japon et le Danemark, et nous partirons en Estonie en 2025.

Comment sont financés les projets menés par Manufacture Thinking ?

Les actions de Manufacture Thinking ne sont pas sponsorisées pas l'État ou les cantons, mais uniquement par des entreprises et les partenaires, comme Pulse chez qui nous nous trouvons aujourd'hui (événement de remise de prix « The Shapers » à Genève le 6 novembre, ndlr). Nous sommes sponsorisés par des entreprises, mais ce sont bel et bien les personnes que nous nous efforçons de mettre en avant. Cette approche permet de mettre en lumière l'importance de l'humain dans les capacités d'innovation de notre pays.

Comment avez-vous construit votre dernier livre ?

Tous nos livres sont conçus tête-bêche, les deux parties du livre se complétant. Du côté « Le futur de l'usine », nous proposons les portraits de femmes et d'hommes qui font évoluer notre industrie. Le futur de l'usine, ce sont clairement ces personnes. Elles exposent dans de courts articles leurs accomplissements mais aussi leur vision de l'avenir. Les textes sont accompagnés de photos du photographe indépendant fribourgeois Dimitri Känel, qui a su apporter dynamisme et glamour à ces portraits d'industriels. Le but n'est pas d'en faire des stars, d'ailleurs nombre d'entre eux se sentiraient très mal à l'aise avec le concept, mais simplement d'inspirer, de motiver et de redorer les blasons de l'usine, qui, à une période, a été quelque peu oubliée face aux start-ups.

Qu'en est-il de la partie « L'usine du futur » ?

Pour répondre à la thématique « L'usine du futur », nous avons tout d'abord réfléchi à l'évolution de l'industrie ces 150 dernières années. Elle a été particulièrement marquée par les diverses révolutions industrielles évidemment et en particulier par l'automatisation des tâches. Nous avons tout d'abord pensé que l'usine du futur était la « dark factory », c'est-à-dire une usine qui fonctionne même quand toutes les lumières sont éteintes. Une usine autonome donc. Or, ce type d'usines existe déjà, pas plus loin que dans le Jura par exemple. Nous avons également été témoins lors de notre voyage au Japon d'une usine autonome impressionnante, celle de Casio. Un hall énorme d'environ 160 000 m2. Par-ci, par-là, un voyant rouge s'allume, signifiant qu'une intervention humaine est nécessaire. La démonstration est belle, mais notre hôte nous avoue que si l'entreprise devait reconstruire une usine, elle ne partirait plus sur le concept d'usine autonome, car elle ne permet pas de s'affranchir complètement de l'intervention humaine, mais aussi parce que l'humain, dans certaines fonctions, revient moins cher que la machine. Nous réalisons alors que contrairement à ce que nous pension, ce n'est pas ça, l'usine du futur. Il existe d'ailleurs des exemples d'entreprises en Suisse que je ne nommerai pas, qui ont tenté l'aventure de l'usine entièrement automatisée et en sont revenu. Tout cela pour dire que nous étions partis dans une voie pour la seconde partie du livre et que nous avons à deux-trois mois du rendu du livre complètement changé d'approche ! La dark factory n'est pas un objectif de l'usine du futur. Elle en fait partie pour une soirée ou un weekend, mais son avènement s'arrête là. L'humain joue toujours un rôle important dans l'usine du futur.

À quoi ressemble donc l'usine du futur ?

L'usine du futur est à la fois autonome et collaborative. Dans une usine Fanuc au Japon par exemple, nous avons pu observer ces robots qui fabriquent des robots. Ces robots blancs sont des robots collaboratifs, qui jouissent d'une grande autonomie de fonctionnement grâce à l'intelligence artificielle, tout en étant en mesure de travailler de manière collaborative avec l'être humain. Mais il y a aussi les robots jaunes, qui eux sont enfermés dans des enceinte dans lesquelles l'humain n'a pas le droit de rentrer pour protéger sa propre intégrité. Ces robots-là sont autonomes, mais absolument pas collaboratifs. Dans une autre usine, celle de Bridgestone, nous avons découvert une usine particulièrement adaptative, dédiée à la gestion de petites séries, et dans laquelle l'intelligence artificielle joue un rôle important dans la gestion des changements de série et le réglage des machines.

La partie du livre intitulé « L'usine du futur » a donc été particulièrement influencée par notre voyage au Japon. Nous en parlons d'ailleurs en préambule. Ce livre est l'achèvement d'un véritable travail de fond.

Avez-vous de nouvelles idées, en plus des prix et des livres, pour les prochaines années ?

Nous avons un nouveau projet, la mise à disposition d'agents IA. Un exemple d'agent, c'est tout simplement Chat GPT, qui est un agent conversationnel. Sans être un agent IA spécifiquement dédié à l'industrie, il y joue néanmoins un rôle, car il a été adopté par de nombreuses personnes typiquement pour la rédaction de courriels sans fautes d'orthographes, plus diplomates, etc. ou pour des traductions.

Nous pouvons donc facilement imaginer d'autres types d'agents IA, spécifiquement développés pour l'industrie, comme un agent IA machine par exemple, qui fonctionnerait comme un assistant ayant accès à tout l'historique machine, à l'ajustement automatique des réglages en fonction de l'évolution à l'environnement, à la prévention des pannes, etc. Cet agent IA dédié sera capable de prendre des décisions probabilistes adaptées.

Cinq informaticiens ont rejoint Manufacture Thinking et vont travailler volontairement sur ce projet. Ils vont programmer différents modules d'IA, entre autres d'aide au processus d'innovation, d'aide à la communication et au storytelling, etc. L'histoire d'une innovation, le récit qui entoure un produit est souvent la différence entre une innovation réussie et une innovation ratée. Beaucoup d'entreprises sous-estiment ce point. Le but est de partager ces agents l'année prochaine dans notre prochain livre grâce à des codes QR.

Notre prochain livre mettra en avant ce que l'on appelle la deuxième digitalisation. Nous dépassons désormais le concept d'industrie 4.0 et entrons dans une nouvelle ère de l'avènement de l'intelligence artificielle et nous voulons aider les industriels à passer ce cap.

Nous souhaitons également mettre en place un statut d'alumni « The Shapers », comme ce qui se fait dans certaines universités, pour permettre aux lauréats d'avoir continuellement accès à ce réseau riche d'innovateurs et de têtes pensante de l'industrie. Notre réseau est notre principal atout, c'est le principal cadeau que nous pouvons leur offrir. MSM

(ID:50234659)