Interview de Roxane Piquerez, Louis Bélet Louis Bélet : un ADN féminin et familial

de Margaux Pontieu

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Les femmes ont toujours été liées à l'histoire de Louis Bélet. Déjà en 1948, Madeleine, future femme du fondateur éponyme, l'encourage à créer la société qui sera ensuite bonifiée par sa fille du même nom. En 2008, c'est Roxane Piquerez qui reprend la direction de l'entreprise avec son frère. Nous avons eu le plaisir de recueillir son point de vue.

Roxane Piquerez, co-directrice de Louis Bélet présente les outils de l'entreprise à Margaux Pontieu, rédactrice en chef du MSM.
Roxane Piquerez, co-directrice de Louis Bélet présente les outils de l'entreprise à Margaux Pontieu, rédactrice en chef du MSM.
(Source : MSM)

Quel est votre parcours, comment en êtes-vous arrivée à co-diriger l'entreprise avec votre frère ?

J'ai toujours travaillé chez Louis Bélet contrairement à mon frère Arnaud, biologiste de formation, qui a travaillé quelques années chez Serono puis dans un laboratoire anti-dopage. Il vient donc d'un tout autre univers.

Pour retracer mon parcours, jeune je ne savais pas trop ce que je voulais faire : j'ai opté pour une maturité puis me suis rendue à Genève pour faire des études de relations internationales, mais cela ne me correspondait pas du tout. Je suis donc ensuite partie en « Lettres » pendant près de 3 ans. Cette formation me permettait d'avoir du temps libre. Je me suis donc mise à travailler de plus en plus dans l'entreprise familiale. Ma maman avait besoin de quelqu'un à l'entreprise pour la seconder. De mon côté, j'étais à mi-parcours de ma licence mais j'ai très vite senti que ma place était ici à Vendlincourt dans l'entreprise familiale et aussi dans ma région ! Très naturellement, j'ai donc décidé de m'investir totalement dans l'entreprise. Mes oncles étaient là, aux côtés de ma maman, je connaissais l'univers dans lequel baignait l'entreprise. Ma famille, la région et l'entreprise constituaient une belle équation.

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Je dois dire que je suis tombée assez tard dans cet univers. Quand mon frère et moi étions enfants, ma maman ne travaillait pas pour s'occuper de nous. C'est seulement vers mes 12-13 ans qu'elle est venue travailler à l'entreprise à la suite du décès d'un de mes oncles, vers la fin des années 80. Mon défunt oncle Guy s'occupait du développement des produits et de l'administratif. À cette époque, Louis Bélet comptait une dizaine d'employés.

Comment l'histoire de Louis Bélet est-elle intrinsèquement liée aux femmes ?

Ma maman a repris les fonctions de mon oncle décédé trop vite et ce pendant que ses deux frères, Marc et Louis, étaient eux directement sur les machines. Elle a ensuite initié une stratégie de développement commercial pour intégrer de nouveaux clients. Il faut savoir qu'à cette époque, Louis Bélet n'avait qu'un seul client, soit un gros boitier de la région. Ma maman est très ouverte, enthousiaste, aimable et souriante : elle était faite pour être commerciale à vrai dire ! Elle est donc partie avec sa valise remplie d'outils sous le bras et a réussi à intégrer de nombreux nouveaux clients pour l'entreprise. Elle a totalement contribué à l'expansion commerciale de Louis Bélet. C'est bien évidemment un travail commun avec ses frères, très forts techniquement, puisque derrière, il fallait que le développement de produits suive : cette combinaison de compétences a de ce fait permis à l'entreprise de vite se développer. L'arrivée de ma maman a donc été un tournant notable pour l'expansion de l'entreprise et je pense que le fait qu'elle soit une femme a sûrement été un atout, notamment au niveau commercial.

Je dois dire que la question homme / femme n'a jamais été un sujet chez moi car l'entreprise étant familiale, nous n'avons jamais en tant que femmes ressenti un traitement de faveur ou un traitement différent. Pour nous, la présence de femmes dans l'industrie est simplement normale. Pour en revenir à ma maman, ses frères par exemple n'ont jamais eu un comportement différent avec elle, pourtant, c'était il y a presque 35 ans ! Elle n'a donc jamais évoqué ce sujet. Ensuite, lorsque je suis venue dans l'entreprise, c'était également très loin des préoccupations de l'époque. Mon frère nous a également rejoint, et a agi naturellement tout à fait de la même manière que mes oncles, c'est-à-dire sans faire aucune différence de genre à mon égard. En fait, je pense que c'est intrinsèquement ancré dans la culture de l'entreprise par notre histoire familiale. Ce point fort nous a d'ailleurs permis de rester très concentré sur le travail, la technique et l'évolution de l'entreprise, main dans la main avec nos sensibilités différentes et qui se complètent.

Pour en revenir à la genèse de l'entreprise, mon grand-père Louis Bélet, est tombé amoureux sur le tard. Il était paysan horloger à l'époque. Ma grand-maman, Madeleine, était beaucoup plus jeune que mon grand-père Louis puisqu'ils avaient 18 ans d'écart. Elle l'a encouragé à entreprendre un apprentissage de mécanicien à la Chaux-de-Fonds pour occuper l'hiver quand les tâches paysannes étaient minces. L'impulsion féminine a donc débuté dès le commencement de l'entreprise. Madeleine, ma maman du même nom, est donc la fille du fondateur de l'entreprise. L'histoire de Louis Bélet est comme vous le voyez liée aux femmes sans que cela n'ait soulevé aucune discussion. Le fait que les hommes de la famille aient intégrées les femmes sans distinction aucune de genre a permis à l'entreprise de s'inscrire sur cette tendance dans laquelle les femmes sont partie prenante de l'entreprise. Pour moi l'histoire de notre famille et de notre entreprise devrait donc être la norme. Je pensais naïvement que c'était le cas partout, mais je me rends compte avec les années que ce n'est malheureusement pas un modèle courant. Il semble que de nombreuses histoires d'entreprises familiales et de fratries avec frères et sœurs, dans le Jura notamment, nous montrent que généralement ce sont les hommes qui reprennent le flambeau : le genre féminin n'est parfois pas impliqué dans le projet familial ou alors hérite de positions dans l'entreprise sans grandes responsabilités. C'est également lié à l'envie et l'attrait de ces métiers par les femmes. Les femmes ont aussi besoin de sentir qu'elles sont légitimes à leur place, peut-être plus que les hommes. Le « syndrome de l'imposteur » se retrouve souvent chez les femmes, c'est là également tout l'enjeu de faire s'intégrer ces femmes et de faire en sorte qu'elles se sentent à leur place.

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Dans mon histoire, il n'y a eu aucune hésitation, aucune remise en doute de ma légitimité au sein de l'entreprise, même si à la base je n'y connaissais rien en technique. Ce manque de connaissance technique a même été je peux le dire un certain atout, car cela a eu comme conséquence que je me suis énormément impliquée. C'est ce qui a fait également que je me suis prise de passion pour le métier de manière intense. Je suis passée dans tous les services, sur les machines. Je pense que c'est aussi ça la force des femmes dans l'industrie : on veut prouver qu'on peut y arriver, on s'investit donc de manière intense dans les projets.

Quelle est, et a été, l'influence des femmes vis-à-vis du positionnement et l'image de marque de l'entreprise ?

Commençons avec une petite anecdote : sur le premier salon de l'entreprise, ma maman avait fait un gâteau géant en carton pour marquer les 15 ans de l'entreprise. C'est une chose que l'on n'avait encore jamais vue, les actions de communication de ce type n'existaient pas à l'époque. Ce type de communication a donc permis de nous démarquer dès le début par rapport aux autres.

Aujourd'hui, j'apporte également ma touche sur les salons par exemple avec la mise en place d'outils roses géants qui se démarquent bien sur le stand et permettent de nous créer aussi une identité auprès du public et une image disruptive par rapport à nos concurrents.

C'est bien sûr une des facettes de l'entreprise, parce que Louis Bélet est surtout associé à la qualité et à l'innovation, deux termes qui nous définissent et pour lesquels nos clients viennent chez nous. Mais l'image que nous renvoyons sur ces salons permet aussi de nous configurer un positionnement décalé en plus du positionnement classique technique.

Sur le marché suisse des machines, nous sommes connus et nous nous démarquons par nos outils de haute qualité.

Comment est représentée la parité homme / femme dans l'entreprise ?

Nous avons, il y a quelques années, analysé tous les salaires des employés de Louis Bélet et avons donc obtenu un certificat en matière de parité des salaires. C'eût été le comble qu'un homme et une femme à la tête de l'entreprise fassent des différenciations de salaire entre les genres !

La parité homme / femme en tant que tel est cependant plus difficile à atteindre dans nos métiers techniques. Dans les départements expéditions, ventes et en général sur l'ensemble des postes dans les bureaux, la parité est atteinte chez nous. Dans les ateliers en revanche, vous l'imaginez, c'est beaucoup plus compliqué. Nous rêvons d'engager des filles (nous en avons aujourd'hui seulement 2 dans les ateliers). Le pourcentage de femmes à l'atelier est donc très faible malheureusement mais uniquement parce que très peu d'entre elles postulent pour ces métiers.

Nous avons accueilli le 15 septembre dernier la nuit des entreprises jurassienne chez Louis Bélet, l'après-midi des étudiants sont venus découvrir l'entreprise. C'était une classe exclusivement féminine composée de 18 jeunes filles. J'ai fait de mon mieux pour leur transmettre mon enthousiasme en leur présentant des exemples concrets d'objets du quotidien fabriqués grâce à nos outils comme des montres ou des bijoux que je portais... Mais visiblement l'intérêt n'était vraiment pas marquant. Les métiers techniques ont malheureusement de moins en moins d'attrait pour les jeunes et encore moins pour les jeunes filles. Il y a encore ce clivage entre les garçons et les filles qui incite les filles à choisir d'autres voies. Les professeurs, l'entourage, la famille sont tous imbriqués dans ces aprioris et images qui entourent ces métiers et qui sont transmis inlassablement. C'est un vrai travail de fond que de changer les mentalités. Nous essayons au maximum d'accueillir des classes et des jeunes afin qu'ils aient une première approche avec ces métiers et qu'ils se rendent compte de ce que nous faisons avant justement qu'ils puissent définir un choix d'orientation. C'est vers 13-14 ans qu'il est important donc d'intéresser les jeunes à nos métiers. Même en baignant dans le métier, l'intérêt n'est pas forcément là pour les filles : j'ai d'ailleurs eu personnellement un attrait sur le tard pour ces métiers. Mais c'est une réflexion qui prend du temps : à l'adolescence, venir à l'usine était la dernière chose que j'avais envie de faire ! Je crois en la féminisation de la branche mais, il faudra du temps comme dans toutes les branches. De nombreux métiers « plus valorisés socialement » ont maintenant un ratio féminin beaucoup plus élevé qu'il y a quelques décennies, comme les médecins ou les avocats par exemple : ce sont des branches qui se sont totalement féminisées. Il faut donc poursuivre avec la revalorisation des métiers techniques afin que les parents incitent aussi leurs enfants tous genres confondus à poursuivre des formations techniques comme de polymécanicien par exemple. Les représentations qui entourent ces métiers sont à tord réductrices alors que les possibilités d'évolutions, de responsabilités, et de salaires sont très intéressantes. De nombreuses initiatives sont mises en place par la branche pour séduire les jeunes, c'est un travail de fond et il faut persévérer dans cette direction. Petit à petit, je crois en la féminisation de ces métiers.

Nous aurons besoin (et nous avons déjà cruellement besoin actuellement) de cette main d'œuvre qualifiée. Ce sont donc plus que jamais des métiers d'avenir !

L'intégration de femmes est également importante pour assurer un climat équilibré dans l'entreprise. Femmes et hommes se complètent en ayant des visions différentes : cela amène même parfois à un apaisement dans certains services. Une autre approche, d'autres manières de voir et de faire les choses, une sensibilité différente qui amène quelque chose. L'art et la manière de communiquer sont aussi différentes.

Selon vous, le fait d'avoir une femme à la tête d'une entreprise motive-t-il les femmes à y postuler ?

Je suis tellement passionnée par mon métier qu'il est parfois pour moi compliqué de comprendre que ces métiers techniques ne soient pas attrayants pour des jeunes et qui plus est pour des jeunes femmes. Lorsque l'on voit à la fin de la journée la magnifique pièce réalisée avec les outils, c'est gratifiant, c'est du concret. Et puis les machines sont de véritables concentrés de technologie, avec des possibilités inimaginables !

Ce sont des métiers qui ont du sens, véritablement. Souvent les jeunes vont être attirés par des branches qui ont la cote mais après quelques années de travail beaucoup reviennent sur leur choix d'orientation car ils ne trouvent plus de sens à ce qu'ils font. Parfois, les redirections professionnelles se font donc plus tard vers nos métiers techniques.

Dans mon métier par exemple, c'est une vraie gratification de voir des objets dans la vie de tous les jours pour lesquels nous avons contribué à la réalisation : pour certains meubles par exemple, nous réalisons les fraises pour faire le filetage, on voit des belles lunettes pour lesquelles nous avons réalisé les outils, ou encore dans les radars de recul sur les voitures nous réalisons les fraises pour percer les hayons des véhicules. Nous pouvons donc mesurer l'utilité de notre savoir-faire au quotidien dans notre environnement, et ça touche tous les domaines. Le travail est varié, sur les machines les opérateurs font toujours des pièces différentes, il y a une très grande diversité.

Pour l'anecdote, une des deux jeunes filles que nous avons à l'atelier fait les pièces parmi les plus complexes, elle est sur l'une des machines les plus compliquée. Ce n'est pas simple tous les jours pour elle mais cela l'intéresse. Preuve que les femmes peuvent donc avoir une appétence pour la technique.

Dans un univers majoritairement masculin, avez-vous vous ressenti de l'aversion de la part de certaines personnes vis-à-vis de votre présence à un tel poste ?

Je n'ai jamais ressenti le moindre problème que ce soit en interne ou en externe au fait que je sois une femme, ni d'ailleurs vécu une situation de malaise dans la branche. Parfois, cela arrive encore que certaines personnes soient étonnées lorsque je leur parle technique de manière approfondie, mais je dirais que c'est de l'étonnement plutôt positif. Si je prends un peu de recul, je dirais que lorsqu'on aime ce qu'on fait, c'est ce qui transparaît en premier, et ce qui efface tout a priori, comme par exemple le genre.

Pour conclure j'aimerais que mon enthousiasme soit communicatif auprès des jeunes et des jeunes femmes pour que la relève dans cette branche soit assurée et que nous puissions continuer à produire des outils de grande qualité avec des équipes formidables !

MSM

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