Interview de Florian Németi, directeur de la CNCI Le travail de fond des chambres de commerce

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État des lieux dans le canton de Neuchâtel, mutualisation de projets entre les chambres de commerce et d'industrie à l'échelle romande ou latine, Prix Industrie 4.0 – The Shapers, transformation numérique et Smart Factory : nous avons pu discuter de tout cela avec Florian Németi, directeur de la Chambre neuchâteloise de Commerce et d'Industrie (CNCI).

Florian Németi, directeur de la CNCI.
Florian Németi, directeur de la CNCI.
(Source : Patrick Di Lenardo)

Pouvez-vous nous présenter la CNCI ?

F. Németi : La Chambre neuchâteloise de Commerce et d'Industrie (CNCI) est une association économique fondée il y a bientôt 90 ans. Elle est donc relativement jeune dans ce secteur, car nombre des organisations équivalentes sont plus anciennes. Nous sommes 12 employés, 10 en équivalent temps plein. Je travaille à la CNCI depuis 2005 et en suis le directeur depuis 2013. Nous comptons un peu plus de 1000 membres, des entreprises quasi exclusivement, ce qui représente environ 36000 emplois. Nous couvrons à part à peu près égale le secteur des services et l'industrie. Aucune région ne prédomine, nos membres sont répartis sur tout le territoire cantonal.

Quel est l'état actuel de l'industrie au niveau du canton de Neuchâtel ?

F. Németi : Nous sommes actuellement dans un contexte encore positif, avec un niveau d'affaires élevé, des carnets de commandes bien remplis et des perspectives commerciales qui restent bonnes, malgré les fortes incertitudes actuelles. Mais nous faisons face, comme partout ailleurs depuis la « sortie » de la crise sanitaire, à des problèmes d'approvisionnement. Il y a un problème de disponibilité des matières, des composants, des machines… soit les produits nécessaires arrivent avec beaucoup de retard, soit ils sont beaucoup plus chers. Les perturbations des chaînes logistiques engendrent également une augmentation des coûts de transport jusqu'à un facteur 6 dans certains cas. Cela pose donc aux entreprises des soucis avec leurs clients, car il faut décaler les livraisons, voire de temps à autre les annuler, et surtout il faut ou plutôt il faudrait réajuster les prix, mais cela n'est pas toujours possible. En tant qu'entreprise, une majoration des prix des matières ou des composants pose un gros problème commercial, car soit les coûts additionnels sont répercutés sur les clients au risque de créer des conflits, soit l'entreprise décide d'assumer ces coûts, et dans une tendance inflationniste comme c'est le cas actuellement, ce sont les marges qui se détériorent. Cela peut, outre la pression grandissante pour la survie des entreprises, sérieusement compromettre les capacités d'investissement. Il est difficile de prédire combien de temps cette situation va durer. Personne ne sait comment va évoluer le conflit en Ukraine ou la situation en Chine. Cependant pour l'horlogerie, qui est très présente dans notre canton, la question se pose encore en d'autres termes. Si l'inflation s'installe à un niveau élevé et de manière persistante, le pouvoir d'achat des consommateurs va diminuer et il sera difficile de compenser cela avec des augmentations de salaires. Les ventes de biens qui ne sont pas indispensables seront donc affectés, et on retrouvera alors sûrement une diminution du volume de vente, en particulier pour les segments les moins chers. Néanmoins, au niveau de l'horlogerie de luxe, le comportement des acheteurs, y compris en période de crise, est différent. En général, les prix se maintiennent et les volumes de vente aussi, voire parfois augmente. Mais le manque de tourisme international en Suisse, qui n'a pas retrouver son niveau d'avant la crise sanitaire, joue également un rôle à ce niveau.

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Sur quels domaines est réparti le tissu industriel dans le canton de Neuchâtel ?

F. Németi : Cela va être différent suivant que l'on regarde en termes d'emplois ou en termes d'exportations ou de chiffre d'affaires. Les quelques acteurs de l'industrie pharmaceutique et chimique du canton par exemple, représentent à eux seuls deux tiers des 18 milliards de valeurs exportées, ce qui est impressionnant. Le plus représentatif à mes yeux est de regarder en termes d'emplois. Pour la partie industrie, on voit clairement que les secteurs d'activité principaux sont l'horlogerie, la micromécanique, les dispositifs médicaux, les appareils et systèmes de production dans les microtechniques et la sous-traitance pour l'industrie des machines. Certains de ces sous-traitants travaillent aussi pour l'automobile ou l'aéronautique. Il y a aussi quelques grosses entreprises dans des secteurs très spécifiques comme l'industrie du tabac avec 1600 emplois, et l'industrie pharmaceutique également, comme mentionné plus tôt. Du côté des services, il n'y a pas vraiment de secteur de service dominant, c'est assez bien réparti, il y a un peu de tout. De plus, le canton de Neuchâtel, avec celui du Jura, est le canton le plus industriel de suisse, avec un taux de 35 à 40 % d'emplois dans l'industrie. En termes de PIB cantonal, les chiffres sont également assez impressionnants. En ce qui concerne le PIB par habitant, le canton de Neuchâtel est sur le podium romand et se situe en-dessus de la moyenne suisse, ce qui montre bien la force de la base productive industrielle du canton.

Quels sont les défis auxquels sont confrontées les entreprises industrielles ?

F. Németi : Outre les questions d'approvisionnement et de disponibilité dont nous avons déjà parlé, nous faisons face, comme partout ailleurs, à des problèmes de recrutement. Avec un taux de chômage au plus bas depuis 2006, cela devient de plus en plus difficile d'embaucher, en particulier la main d'œuvre qualifiée ou semi-qualifiée. Un autre point est le fait que l'industrie fait actuellement face à une double transformation : la transition énergétique et le virage numérique. Il faut être conscient qu'un canton industriel est assez énergivore, malgré tous les efforts qui sont faits. Avec l'évolution des prix de l'énergie, il devient urgent d'accélérer et d'amplifier la transition énergétique. Le virage numérique est aussi un défi important. Les outils de production de numérisent, la gestion de la production aussi, mais il y a également de nouveaux business model autour des données qui représentent un potentiel énorme pour la base industrielle d'ajouter une couche de service digitaux à ses offres actuelles. Et puis en lien avec ce dernier point, la menace constante des cyberattaques est un nouveau challenge que les entreprises doivent absolument apprendre à gérer. Et plus on numérise, plus on offre d'entrées potentielles aux cyberattaques.

Quels types de soutien sont proposés aux membres de la CNCI ?

F. Németi : Il est d'abord utile de préciser qu'une chambre de commerce, la nôtre ou celles des autres cantons, est bien plus qu'un simple lobby patronal. Nous ne nions pas qu'une composante de notre travail est d'être impliqués sur des questions politiques, mais nous assimiler uniquement à cela est une image très réductrice. Nous sommes très diversifiés et proposons de nombreux services. Outre le métier de lobbyiste, nous avons également le métier de gestion administrative, de gestion d'animation associative, d'analyse économique et politique, d'organisateur d'événement, d'animateur de réseaux thématiques et de communication et de relation médias.

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Prenons l'exemple des tâches que nous avons accomplies pour nos membres pendant la pandémie : nos membres faisaient face à une problématique sans fin, celle de trouver et fournir la bonne information. Nous avons apporté un soutien énorme en termes d'information et d'appui juridique pour toutes les questions liées aux RHT, APG, télétravail, règles sanitaires, etc. Loin d'avoir perdu des membres durant cette période compliquée, nous en avons accueilli de nouveaux. Nous avons également un service lié aux allocations familiales et à l'AVS et un service spécialisé dans la légalisation des documents d'exportations. Nous apportons également notre soutien à l'analyse de la situation conjoncturelle. Deux fois par année, nous organisons une vaste enquête auprès d'un peu plus de 300 entreprises qui permet de dresser les tendances en termes de marges des affaires, de perspectives économiques, d'investissement mais aussi de positionnement par rapport aux salaires.

Pour le volet relations de notre portefeuille d'activités, nous proposons des plateformes pour le développement de relations d'affaires et la mise en contact dans le cas d'une recherche de prestataire par exemple. Nous avons également mis sur pieds des groupes de travail sur des thématiques diverses. Un exemple est Agenda 4.0, créé en 2015 avec Xavier Comtesse et relié au Think Tank Manufacture Thinking. Agenda 4.0 est un groupe d'une cinquantaine d'entrepreneurs à l'échelle romande qui échangent et partagent connaissances, expériences et bonnes pratiques sur le thème de la transformation numérique.

Du côté de la formation, nous sommes également très actifs. Nous nous occupons de la gestion d'une vingtaine d'associations dans lesquels de nombreux secteurs et tous les corps de métier, du commerce de détail à la mécanique, sont représentés. Nous avons monté un réseau d'appui aux entreprises formatrices, baptisé tout simplement le Réseau d'Entreprises formatrices Neuchâteloises (REN), qui permet aux entreprises qui sont trop petites ou qui ne répondent pas à tous les critères pour prendre des apprentis, de pouvoir le faire en réseau. Ce service permet d'augmenter d'année en année le nombre de contrat d'apprentissage en engageant dans le système plus d'entreprises. Nous sommes aussi une cheville ouvrière du salon des métiers Capa'cité qui a lieu tous les deux ans et nous occupons de la valorisation des métiers de la mécanique (association COMEC) en organisant des stages ou des visites d'entreprises, notamment pour les jeunes filles afin de les motiver à se former à ce type de métiers.

Le regroupement des chambres de commerce et d'industrie de Suisse romande se regroupe sous le terme CLCI (chambres latines du commerce et d'industrie) : comment travaillez-vous tous ensemble et sur quels types de sujet ?

F. Németi : Cette entité des chambres latines n'est pas une structure faitière aux chambres de commerces des différents cantons. C'est un comité qui regroupe les directrices et directeurs de ces chambres, en l'occurrence celles des cantons romands, du canton de Berne et du canton du Tessin. L'activité de ce comité est d'évaluer les potentiels de collaborations sur des services ou des opérations pour lesquels il serait judicieux de travailler à plusieurs. Ce comité est présidé depuis 3 ans par la CNCI, donc par moi-même. Je commence mon deuxième mandat de trois ans, après quoi je passerai la main à l'une ou l'un de mes collègues d'une autre chambre.

C'est donc ce comité qui donne l'impulsion aux projets mutualisables. L'une des grandes lignes de collaboration sur laquelle nous travaillons concerne les ressources informatiques. Nous avons par exemple mis en commun un fichier imposant de nos membres, Swissfirms, à l'échelle des chambres latines, qui regroupent donc quelques 12 000 entreprises. Ce fichier permet aux membres qui s'intéressent à un secteur en particulier de retrouver des informations et/ou des contacts à l'échelle des cantons latins, donc au-delà des informations cantonales fournit par leur chambre de commerce. Nous avons également un ERP commun, qui nous a permis de mutualiser les plateformes avec lesquelles sont délivrés les documents d'exportations. Pour gagner en compétences, nous avons également créer un service juridique mutualisé au niveau de trois chambres, Neuchâtel, Vaud et Fribourg.

Nous avons également mutualisé un certain nombre d'études. Nous faisions tous les deux ans jusqu'à présent un monitoring de l'efficacité des administrations publiques, telle que perçue par nos membres qui travaillent explicitement avec ces administrations. Ce monitoring permettait de passer au crible l'efficacité puis la performance de l'aménagement du territoire, des impôts, de la promotion économique, etc. Depuis plusieurs années nous mutualisons aussi des enquêtes conjoncturelles pour laquelle des comparatifs sont faits à l'échelle des cantons romands, donnant une vue d'ensemble, plus parlante que si chacun faisait son analyse au niveau cantonal dans son coin.

Nous mutualisons également l'activité fondamentale qu'est la veille politique. Les entreprises sont concernées chaque année par une série d'objets politiques et de votations et il et primordial de pouvoir anticiper les réponses économiques attenantes. Les questions politiques liées à l'énergie, à l'égalité des genres sur le marché du travail, aux questions salariales, au télétravail, etc. sont les mêmes partout et montent en puissance. Nous avons tout intérêt à les analyser ensemble.

Nous faisons également du lobbying à l'échelon supérieur. Pendant la pandémie, nous avons collaboré avec l'union patronale suisse qui a fédéré toutes les organisations économiques romandes pour pouvoir avoir plus de poids à Berne. La Suisse romande a fait ainsi remonter une voix forte, fédérée, et extrêmement homogène, ce qui nous a beaucoup aidé.

Et puis nous organisons en commun certains grands événements comme la RDSL, la Rencontre des Dirigeants de Suisse Latine, qui s'est déroulée récemment à Lausanne. Le but est de réunir à l'échelle de la suisse latine des patrons et dirigeants d'entreprises de 100 personnes et plus. Le networking au niveau cantonal, que vous soyez dans un petit canton ou dans un grand, atteint vite ses limites, d'où la nécessité d'ouvrir le jeu en donnant l'occasion de rencontrer de nouvelles personnes dans d'autres cantons.

Vous faites partie du jury du prix industriel romand Prix Industrie 4.0 – The Shapers. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette aventure et qu'apporte selon vous ce prix au tissu industriel suisse romand ?

F. Németi : Nous avons parlé précédemment du groupe de travail thématique Agenda 4.0, et c'est dans le cadre de ce groupe qu'est né le Prix Industrie 4.0 – The Shapers. Des discussions de ce groupe d'entrepreneurs sur le thème de la transformation numérique est ressorti ce sentiment que les gens pensaient que les maîtres de la transformation numérique se trouvaient aux États-Unis, en Allemagne, au Japon, en Chine, mais pas en Suisse. Or il y a dans nos régions énormément d'entreprises, en particulier des PME, qui sont très actives dans la transformation numérique et réalisent des projets extrêmement innovants. Alors pourquoi ces entreprises restent-elles souvent sous les radars ? Souvent parce qu'elles communiquent peu, ou pas toujours sur ces sujets-là. Elles ont donc une visibilité réduite, et les efforts qu'elles entreprennent ne sont pas toujours reconnus à la hauteur qu'ils méritent. De ce constat est née l'idée du Prix Industrie 4.0 – The Shapers. Notre but est de mettre en lumière les personnes et les projets qui en Suisse romande participent à l'avancée de la transformation numérique. Nous récompensons ces acteurs à la pointe des technologies numériques, que ce soit dans l'IoT, dans l'AI, dans de nouveaux business model un peu disruptifs qui utilise les données pour la production industrielle, etc. Ce prix, qui ne distribue pas d'argent, est donc avant tout une reconnaissance du travail effectué, mais nous espérons que la visibilité additionnelle liée à l'attribution du Prix aide ces personnes et ces entreprises à développer de nouveaux partenariats. Nous espérons également que cela inspire d'autres entrepreneurs romands à marcher dans les pas de ces innovateurs et à eux-mêmes mettre en place de nouveaux projets de transformation numérique. Cette année nous décernons le Prix pour la cinquième année, sans interruption.

Un terme fortement associé à la transformation numérique est celui de Smart Factory : que représente exactement ce terme à vos yeux ?

F. Németi : Si j'essaye de résumer, je dirais que le terme de Smart Factory représente un environnement de production ultra-connectée, hi-tech, avec une numérisation complète des processus de production et de gestion, de la relation fournisseur à la relation client. Pour être très honnête, je n'ai encore jamais vu un environnement complet, mais je pense que c'est le but vers lequel on doit tendre, en s'améliorant d'année en année pour être de plus en plus « smart ». De mon point de vue, c'est l'une des clés de la compétitivité de l'industrie en Suisse. Une bonne circulation et utilisation des données est nécessaire à l'optimisation et à la flexibilité de la production. Une vision d'ensemble et en temps réel de la production facilite aussi la gestion économe et durable des ressources. Pouvoir adapter sa production rapidement quelle que soit la taille des lots, sans coûts exorbitants et en économisant ses ressources, est donc un des buts principaux. Mais je pense aussi que la transformation numérique dans le cadre d'une Smart Factory offre également la possibilité aux entreprises d'ajouter des prestations de services software à la composante hardware déjà en place. Il y a par exemple des entreprises qui commencent à gérer des machines, des magasins d'outillage et de pièces de rechange à distance ; il y a des entreprises qui offrent des prestations de maintenance prédictives : pour moi, c'est tout ça la Smart Factory.

La Suisse est-elle bien placée en termes de digitalisation ? Que faudrait-il mettre en place de manière générale pour soutenir les entreprises suisses dans cette voie ?

F. Németi : Le fameux classement World Digital Competitiveness Ranking de l'IMD, qui classe les pays en fonction de leur compétitivité digitale, place la Suisse en 6e position. On peut donc dire qu'on est relativement bien placé. Le classement relève aussi les points problématiques, qui vont à l'encontre de l'évolution de la compétitivité digitale. Pour la Suisse, le point principal est le coût des services de télécommunication et de services digitaux. Le marché suisse possède peu d'opérateurs, la concurrence est quasi inexistante. Les prestations sont chères, et nous sommes en retard au niveau des technologies. Par exemple en ce qui concerne l'accès à Internet haut débit sans fil, on est en 38e position, ce qui est mauvais. Il faut donc absolument que la Suisse travaille sur ces points-là. Un autre chantier important est celui de la formation : l'évolution liée à la transformation numérique doit être suivie de près, voire anticipée, par l'évolution des formations. Il faut former des gens qui ont les connaissances et les aptitudes appropriées. En ce qui concerne les Data Scientists par exemple, la demande est bien plus grande que le nombre de gens qualifiés sur le marché. Et puis je pense que la Suisse doit encore faire des efforts pour atteindre le haut du classement en ce qui concerne la protection du capital intellectuel et industriel, en particulier par rapport aux cyberattaques. MSM

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