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La révolution 4.0 est en marche et avec elle son lot de craintes Industrie 4.0 : devenons-nous obsolètes ?

| Auteur: Marina Hofstetter

En avant-première du Forum des 100, prévu au Swiss Tech Convention Center de l’EPFL le 25 septembre 2020, Le Temps proposait en juillet dernier des discussions en direct, les Tête-à-tête du Forum des 100. Isabelle Chapuis, directrice du Futures Lab de l’Université de Lausanne, a pris la parole.

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Isabelle Chappuis, directrice du Futures Lab de l’UNIL (Université de Lausanne)
Isabelle Chappuis, directrice du Futures Lab de l’UNIL (Université de Lausanne)
(Source : Elodie Jantet)

La place des robots dans l'industrie va grandissant, et certains s'inquiètent de l'avenir de leur métier et de leur place dans l'entreprise dite « du futur ». Que faire pour lutter contre l'obsolescence professionnelle ? Quelles compétences acquérir pour rester concurrentiels face aux robots et à l'intelligence artificielle ? Autant de questions que cette (r)évolution soulève. Isabelle Chappuis, directrice du Futures Lab, spécialisée dans l'impact des technologies sur le monde du travail à court terme et à l'horizon 2030, tente de répondre à ces interrogations (entre autres), en recourant notamment aux méthodes de prospective en vigueur au Pentagone.

Nous ne sommes pas face à la première révolution industrielle, mais la rapidité annoncée de celle en cours la distingue des précédentes. « Et c'est la raison pour laquelle nous, en tant qu'être humain, devons impérativement nous préparer à collaborer avec les machines et à faire évoluer continuellement notre valeur ajoutée », précise Isabelle Chappuis. « La nouvelle révolution suscite beaucoup de craintes car elle implique une remise en cause radicale de notre rapport à nos outils de travail. C'est la première fois que nous constatons le pouvoir que les machines ont sur nous, et qu'elles nous forcent à évoluer. »

Une révolution à l'échelle de l'entreprise…

L'industrie est donc pour son propre bien amenée à se transformer. Mais la numérisation industrielle nécessite parfois des investissements financiers importants, que toutes les entreprises, en particulier les petites, ne sont pas en mesure de fournir. Il existe des solutions pour les soutenir dans leur changement vers l'industrie 4.0, comme l'explique Isabelle Chappuis : « Les PME représentent l'agilité de notre industrie et sont la clé du tissu industriel sain d'une nation. Le phénomène de « plateformisation » des infrastructures et de l'économie aide les petites entreprises à répartir les coûts sans infrastructure propriétaire. Il existe déjà plusieurs instruments financiers disponibles, comme « Horizon Europe » ou le « Innovation Fund ». En outre, les PME ayant des intérêts complémentaires peuvent se regrouper et exercer une force multipliée sur le marché tout en utilisant la technologie pour partager les bénéfices. »

… et à l'échelle humaine.

« En temps normal l'introduction de robots dans l'industrie ou dans l'économie n'impacte que modérément le marché du travail, qui arrive à s'adapter progressivement », déclare Isabelle Chappuis. Affirmation qui s'est vérifiée sur les dix dernières années, mais qui ne s'applique plus complètement en cas de crise économique majeure. « Il y a fort à parier que la crise du Covid-19 fasse disparaître certains métiers et en fasse apparaître de nouveaux. »

Globalement, aucun corps de métier ne semble vraiment épargné. « Même si la robotisation, l'automatisation et l'intelligence artificielle progressent, les robots ne sont pas encore prêts à nous remplacer sur tous les fronts. De plus, tous les métiers ne sont pas à risque de robotisation au même niveau », explique Isabelle Chappuis.

Grâce à un algorithme, il est possible de calculer le pourcentage de robotisation d'un métier. On parle cependant uniquement de potentialité et pas de prédiction. Cela aide tout de même à évaluer la manière dont tel ou tel type de métier va être amené à évoluer et de décrire le profil des individus qu'il faudra pour le faire. La prospective aide donc à imaginer l'évolution des métiers et de s'y préparer, c'est ce qu’y est étudié au Futures Lab.

Se préparer au changement

La Suisse est bien placée dans les classements du World Economic Forum en matière d’innovation et de compétences, mais il reste de la place pour s’améliorer en matière de formation continue. « Si la responsabilité incombe tant aux entreprises qu'aux individus, il s'agit aussi aux politiques de créer un écosystème favorable », précise Isabelle Chappuis. « La durée de vie de nos compétences diminue de plus en plus. On dit que 40 % de nos compétences sont obsolètes après 3 ans. Nous allons donc tous devoir nous réinventer au moins une fois par décennie. »

D'où l'importance de développer des formations de transitions. Car dans le futur, la norme deviendra la réorientation des compétences existantes vers une autre profession, parfois radicalement différente de celle exercée jusqu'alors. La perte d'un métier ne signifie pas la perte des compétences et i faudra apprendre à se recycler en restant curieux et motivé à apprendre.

Fin de la vie en trois étapes

« Il est de plus en plus clair pour tous que nous arrivons au terme de la vie en trois phases : étudier, travailler, profiter de sa retraite. Les carrières et plans de vie linéaires vont disparaître. Étudier se fera tout au long de la vie », explique Isabelle Chappuis.

En plus des nouvelles compétences techniques qu'il faudra acquérir, il faudra également développer ses compétences dites « douces », telles que l'empathie, la réflexion critique ou encore la communication ouverte. Il faudra à la fois être capable de collaborer avec des machines et avec des personnes qui seront potentiellement à distance.

Il est impossible donc d'échapper à la robotisation de l'industrie. Mais on parle plus de remplacement que de perte. Comme le détaille Isabelle Chappuis : « Des emplois seront créés dans d'autres secteurs, soit nécessitant un niveau d'éducation plus élevé et une plus forte intensité de capital intellectuel, soit dans des domaines où la touche humaine est fondamentale comme l'art, le conseil, la philosophie, la créativité ou la production artisanale. Ce n'est donc pas tant la disparition des métiers dans l'absolu que nous devons craindre mais bien le fait que certains métiers disparaîtront au profit de nouveaux métiers, qui eux nécessiteront d'autres compétences qu'il faudra alors développer. Le vrai défi sera de former les individus pour ces nouveaux métiers. »

MSM

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