De Junker à Tornos en passant par Bechler et Petermann Genèse des tours automatiques à poupée mobile

Rédacteur: Edouard Huguelet

>> Au début du 20e siècle, nous trouvons à Moutier trois constructeurs de tours automatiques à poupée mobile concurrents, pionniers dans ce genre de machines (appelées aussi «décolleteuses»). L’invention du tour automatique à poupée mobile (en anglais: Swiss Automatic Lathe) est attribuée à Jakob Schweizer, un horloger installé dans le Jura bernois, initialement pour y gagner sa vie en fabriquant des montres.

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Prototype du tour automatique Junker, mis au point vers 1880 - Tel qu'exposé au Musée du tour automatique, à Moutier.
Prototype du tour automatique Junker, mis au point vers 1880 - Tel qu'exposé au Musée du tour automatique, à Moutier.
(Image: MSM)

En fait, ce précurseur mit au point à Bienne pour son propre usage, dès 1872-1873 déjà, son premier prototype de tour automatique à poupée mobile commandé par cames. L’industrialisation proprement dite commence vers 1880 alors qu’un mécanicien suisse alémanique, Nicolas Junker, s’établit à Moutier avec pour projet la fabrication rationnelle de vis et de pignons pour l’horlogerie. Junker dote par la suite la machine de perfectionnements nouveaux, en particulier un «combiné» de contre-opérations, des burins radiaux et verticaux, un système rudimentaire d’avance-barres... La physionomie en étoile du plan de travail du tour automatique ne devait dès lors guère changer aux cours des décennies suivantes, la technique de la «poupée mobile» constituant d’ailleurs encore et toujours un «must» actuellement, même à l’époque des machines CNC. L'évolution ultérieure s'est concrétisée par des progrès en matière de motorisation autonome (versions sur socle en fonte remplaçant les modèles sur établi avec transmission par poulies ou dotés d'un moteur d’entraînement autonome). A noter le développement successif d’accessoires tels qu’appareils à fendre, appareils à moleter, appareils à tailler les pignons, appareils à polygoner, etc. Apparurent dès 1969 les machines multibroches et par la suite les ravitailleurs de barres automatique.

Les origines du tour automatique à poupée mobile

Mais revenons aux sources. En 1904, Joseph Petermann, constructeur d’étampes horlogères, s’associe à André Bechler, technicien. Sous l’appellation Bechler & Cie, les deux associés se mettent à développer des tours automatiques basés sur le système Schweizer-Junker. L’affaire réussit et une usine est édifiée à Moutier, rue de Soleure. André Bechler perfectionne encore le système, y ajoutant la «bascule», qui constitue en l'occurrence un support oscillant unique pour deux porte-burins disposés en opposition, de part et d’autre de l’axe de la broche, réalisant des opérations d’usinage alternées à l'aide d'une seule came. En 1914, André Bechler se sépare de Joseph Petermann. Après diverses tentatives de diversification, il se lance seul dans la fabrication de tours automatiques. Les affaires se développant de façon satisfaisante, il construit une nouvelle usine le long de la route cantonale et la société s’appelle dès 1947 «Fabrique de machines André Bechler SA».

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En 1914 également, Willy Mégel reprend l’usine Junker, et s’associe à un jeune technicien du lieu, Henri Mancia. Après quelques changements de raison sociale, Tornos Fabrique de Machines Moutier S.A. voit le jour en 1917, avec pour programme de fabrication, également la production de tours automatiques système Schweizer-Junker.

C’est ainsi qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on trouve finalement à Moutier trois entreprises absolument concurrentes (Tornos, Bechler et Petermann), qui réalisent et commercialisent dans le monde entier des tours automatiques à poupée mobile quasiment identiques du point de vue conceptuel. En 1968, Petermann est absorbée par Tornos, puis en 1974, Bechler se rapproche de Tornos pour former dès 1981 Tornos-Bechler SA. Les trois anciens concurrents se trouvent dès lors réunis sous le symbole Tornos SA.

En fait, vers 1960, la cité suisse de Moutier (Arc jurassien) comptait encore quatre constructeurs de machines, à savoir trois fabriques de tours automatiques (Tornos, Bechler et Petermann), ainsi que Perrin Frères SA, un constructeur de machines-outils plus conventionnelles (perceuses à colonne, tours, fraiseuses, puis par la suite des aléseuses verticales et des rectifieuses par coordonnées). Actuellement, après avoir repris Petermann et Bechler, Tornos reste donc seule en lice, Perrin ayant entre temps disparu à la fin du 20e siècle.

L'idée de base

Mais revenons au début du 20e siècle: nous trouvons donc à Moutier ces trois entreprises pionnières dans le domaine des tours automatiques (appelés aussi «décolleteuses»). L’idée de base était de construire une machine qui réalise complètement les vis d’horlogerie, à partir de barres tréfilées en laiton, en l’occurrence l’opération de tournage de la tige (enlever le «collet» d’où les vocables «décolletage», «décolleteur» et «décolleteuse»), le filetage et le fendage de la tête de vis, ainsi que le tronçonnage. Jusqu’alors la fabrication des vis d’horlogerie s’effectuait manuellement, laborieusement, pièce par pièce et le «migrosse» (loupe monoculaire d'horloger) rivé à l’œil de l’opérateur, sur de petits tours d’établi à commande manuelle: une opération particulièrement méticuleuse, laborieuse et fort coûteuse, le coût des vis représentant souvent à lui seul la moitié du prix de revient d'un mouvement horloger. La solution technique issue du procédé Jakob Schweizer, appelée par la suite «tour automatique système suisse» (dit «Swiss Automatic Lathe» dans les pays anglo-saxons) était née. Il était dorénavant possible de produire des vis d'horlogerie à un coût fortement réduit, grâce à leur production en série par un procédé de fabrication automatique.

Les machines étaient alors commandées par des systèmes comportant des arbres à cames, ces derniers générant par l’intermédiaire de jeux de leviers, touches, galets et ressorts, aussi bien les mouvements des divers organes mobiles de la machine (poupée mobile, bascule, chariots) que ceux des divers appareils accessoires (combiné arrière de contre-opérations, appareil à fendre, tronçonneur, appareil à fileter et même appareil à tailler les dentures).

L’apparition du tour automatique à poupée mobile a également été à l’origine de deux métiers nouveaux: celui de décolleteur (pour l’exploitation et le réglage des machines) et celui de calculateur/faiseur de cames, non moins important, nécessitant de la part de ce spécialiste de bonnes connaissances en géométrie, trigonométrie et mathématiques.

Des cours du soir de calcul des cames, de trigonométrie et de règle à calcul (auxquels a d'ailleurs participé à l'époque l'auteur de ces lignes) étaient annuellement organisés durant l'hiver à l’Ecole Professionnelle de Moutier, à l’attention des décolleteurs et mécaniciens désireux de se profiler dans cette activité. Pour chaque pièce à fabriquer sur un tour automatique, il s’agissait donc de dessiner, calculer, tracer et réaliser un jeu de cames en fonte et de le monter sur la machine, de procéder au réglage fin des leviers (à l’aide de vis micrométriques), de produire quelques pièces prototypes, et puis parfois, malheureusement, il fallait démonter le jeu de cames pour le retoucher après la réalisation de pièces prototypes pas tout à fait satisfaisantes, puis le remonter et recommencer les essais en espérant que cette fois sera la bonne!

Le seul –mais important– handicap des tours automatiques à cames était donc constitué par des temps de mise en train longs et laborieux, incluant notamment le calcul, le dessin, le traçage, la fabrication, le montage et la retouche d’un jeu complet de cames en fonte pour chaque genre de pièces à produire, ce qui rendait ces machines uniquement aptes à la fabrication de pièces en grandes et surtout en très grandes séries, ce qui était d’ailleurs alors typiquement le cas pour l’industrie horlogère et celle de l’appareillage fin.

Les trois «pères fondateurs»

En 1904, Joseph Petermann, constructeur d’étampes horlogères établi à la Rue des Oeuches à Moutier, s’associe à André Bechler, jeune technicien de 21 ans ayant achevé ses études au Technicum de Bienne et non dépourvu de finances. Sous l’appellation A. Bechler & Cie, puis Bechler & Petermann (société en nom simple), les deux associés se mettent à développer des tours automatiques système Schweizer-Junker. L’affaire réussit et une usine à l'architecture originale (actuellement transformée en centre artisanal) est édifiée en 1911 à Moutier, rue de Soleure. Mais le 7 février 1914, André Bechler se sépare de Joseph Petermann, moyennant une substantielle indemnité (176'750 francs-or) correspondant à son apport de capital initial de 150'000 francs augmenté des intérêts, rachetant à Moutier ipso facto avec ce montant, les locaux à l’abandon d’une manufacture horlogère ayant précédemment fait faillite.

Alors que Joseph Petermann continue à construire des tours automatiques, André Bechler de son côté, lié par un accord de non-concurrence de durée limitée, s’essaie à des opérations de diversification plus ou moins heureuses, développant entre autres des machines spéciales pour l’horlogerie et même… des tricycles motorisés!

Willy Mégel (ex collaborateur chez Bechler & Cie / Bechler & Petermann), qui avait repris en 1905 l’usine Junker, s’associe début 1914 à un jeune technicien du lieu, Henri Mancia, qui vient de perdre son travail suite à la dissolution de Bechler & Cie. Après quelques changements de raison sociale, par exemple l’appellation «Usines Tornos, Boy de la Tour, Mégel & Mancia», l’usine Tornos Fabrique de Machines Moutier SA voit officiellement le jour en 1917 à Moutier, sur le site de l’usine Junker, donc à l’endroit où l’entreprise Tornos est encore actuellement implantée, rue Industrielle.

Dès 1924, à l’expiration du contrat de non-concurrence et libéré de toutes contraintes, André Bechler a la possibilité de se lancer également dans la fabrication industrielle de ces tours automatiques dont il fut d’ailleurs un précurseur. Les affaires se développant de façon satisfaisante, il construit à Moutier une nouvelle et imposante usine à proximité de l’établissement initial, le long de la route cantonale et la société s’appelle dès 1947 «Fabrique de machines André Bechler SA».

Peux-tu me dire où se trouve le singe?

Une anecdote m’avait été rapportée par mon père qui était alors contremaître chez Bechler, et qui illustre la personnalité du fondateur de l’entreprise. Cela se passe en 1939. Un jeune homme à la langue agile, à la recherche d’embauche, se présente chez «André Bechler Tours automatiques». Personne ne l’accueillant à la réception, il se rend alors à l’atelier de montage. Voyant un compagnon en salopettes accroupi et une clé à molette à la main en train d’effectuer un réglage sur un tour automatique en cours d’assemblage, il lui touche l’épaule et lui dit en rigolant: «Je viens à l’embauche, peux-tu me dire où se trouve le singe?». Et André Bechler (c’était lui) de se redresser et de répondre en s'essuyant les mains à un chiffon d'étoupe: «le singe c’est moi»! L’histoire ne précise pas si l’homme fut engagé.

C’est ainsi qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on trouve à Moutier trois entreprises absolument concurrentes, qui réalisent et commercialisent dans le monde entier des tours automatiques à poupée mobile de conception quasiment identique, occupant ensemble plus de 3000 collaborateurs (dans un village comptant 6000 habitants à l’époque). Alors que le tissu industriel européen est entièrement à reconstituer après la Seconde Guerre mondiale, le marché est suffisamment demandeur pour absorber la production de machines afin de permettre aux trois constructeurs de Moutier de se développer harmonieusement sans trop se gêner mutuellement aux entournures. C’est même plutôt la surenchère constante entre les trois entreprises pour engager (le cas échéant débaucher) des cadres, mécaniciens, techniciens et dessinateurs.

Et chaque nouveau développement est aussitôt imité par le concurrent, voire même mis au point simultanément et présenté sur le stand d’une exposition de machines, ce qui ne manque pas de générer des conflits acerbes. Les plus anciens de la région ont certainement encore en mémoire une épique partie de pugilat qui se déroula vers la fin des années cinquante, ayant pour cadre la «Foire suisse d'Echantillons» à Bâle, et mettant aux prises deux industriels de la région de Moutier. Quelques autres constructeurs suisses et français s’essaient à leur tour avec plus ou moins de succès à produire des tours automatiques à poupée mobile. Mais les brevets étant échus, la véritable concurrence vient finalement de là où on ne l’attendait guère, c’est-à-dire d’Asie, en particulier du Japon, acquis également aux potentialités des systèmes de tours automatiques à poupée mobile.

L’histoire tourmentée d’un constructeur de machines

En 1974, donc encore du vivant d’André Bechler (décédé en 1978), Bechler se rapproche de Tornos pour former dès 1981 l’entité Tornos-Bechler SA. Auparavant, en 1968, menée de façon particulièrement brutale (il s'agissait alors carrément de «tuer» un concurrent), s’était produite la reprise de Petermann par Tornos. La concurrence suisse ayant de la sorte été gommée, les trois anciens compétiteurs se trouvent rassemblés sous le label unique Tornos SA. Désormais, l’entreprise Tornos est regroupée à Moutier, sur le site original, dans des locaux modernes et rationnels, à proximité de la villa de Nicolas Junker, transformée en Musée du Tour Automatique.

Grands bouleversements en 1983 avec le licenciement de 500 employés. En 1983 toujours, 90% du capital sont repris par le constructeur de machines-outils allemand Rothenberger-Pittler qui s’en sépare en 1988 au profit de la nouvelle holding Tornos SA, qui est acquise l’année suivante par une société d’investisseurs britanniques, Doughty Hanson & Co et le Crédit Suisse. En l’an 2000, reprise des activités de la fabrique de machine Schaublin SA de Bévilard, acquise aux familles Schaublin et Villeneuve. Les années 2001 et 2002 voient une fonte drastique des effectifs, au cours de deux vagues successives de nouveaux licenciements, suivies par un retour de Rothenberger-Pittler dans l’actionnariat principal et l’abandon de Schaublin qui repart à Bévilard avec succès, sur de nouvelles bases, avec un nouveau conseil d’administration, de nouvelles idées et une nouvelle direction.

Finalement en 2005, les participations importantes du Crédit suisse et de Doughty & Hanson sont cédées à des investisseurs institutionnels et à un groupe formé de membres de la direction et du conseil d’administration. La société est cotée en bourse. Dès lors, les affaires ne cessent de prospérer et le constructeur de tours automatiques de Moutier a retrouvé son panache d’antan, avec une situation financière saine et des produits constamment à l’avant-garde. <<

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