Durabilité Durabilité et objectifs commerciaux ? Même combat !

de Marina Hofstetter 14 min Temps de lecture

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Comment répondre efficacement aux objectifs de développement durable ? Cette perspective peut être source d'inquiétudes, mais Eryn Devola, VP Sustainability chez Siemens Digital Industries, nous explique que la plupart des entreprises sont en réalité, souvent sans le savoir, déjà sur le bon chemin.

Eryn Devola sur la scène de Realize LIVE Americas en mai 2024, expliquant la nécessité pour tous d'embrasser le chemin de la durabilité.(Source :  Siemens Digital Industries Software)
Eryn Devola sur la scène de Realize LIVE Americas en mai 2024, expliquant la nécessité pour tous d'embrasser le chemin de la durabilité.
(Source : Siemens Digital Industries Software)

Quels sont les thèmes qu'englobe le terme « durabilité » ?

La durabilité peut être divisée en trois grandes catégories : décarbonisation et efficience énergétique ; utilisation efficiente des ressources et circularité ; êtres humains et impacts sociétaux.

Quels sont les produits Siemens qui, selon vous, ont l'impact le plus positif sur les problématiques de développement durable et pourquoi ?

Je pense que l'impact le plus important provient de nos logiciels d'ingénierie tels que NX, car c'est lors de la phase conception que les décisions les plus impactantes en termes de durabilité sont prises. On estime en effet que 80 % de l'impact environnemental d'un produit découle des décisions prises dans cette phase de projet. Les exigences en matière de durabilité doivent donc désormais être considérées dès le départ, au même titre que les exigences purement techniques. Nos logiciels d'ingénierie sont en ce sens d'importants catalyseurs. Bien évidemment, nous avons également dans notre portefeuille des produits « hardware » très économe en énergie, comme les entraînements à fréquence variable par exemple. Néanmoins, utiliser des produits économes en énergie alors que la conception globale n'est pas optimisée pour répondre aux exigences de durabilité, ne permettra jamais d'atteindre les mêmes niveaux d'objectifs. Ainsi, les entreprises doivent se concentrer sur tout ce qui peut être fait pendant la phase de conception d'un projet, qu'il s'agisse de la conception d'un atelier de production ou de la conception d'un produit, car c'est là qu'elles auront le plus de résultats.

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Comment l'intégration de l'IA dans les logiciels industriels contribue-t-elle à résoudre les problèmes de durabilité ?

Pour faire son travail efficacement, il faut disposer des bons outils. L'ingénierie est devenue de plus en plus complexe et selon moi, l'IA peut, en tirant des enseignements d'une base de données adéquate, soutenir les ingénieurs dans leurs choix techniques, si tant est que les exigences de durabilité soient prises en compte dès le départ. L'IA peut par exemple suggérer un nouveau type de matériau aux propriétés mécaniques similaires mais à l'empreinte carbone plus faible. L'IA peut suggérer une modification de design ou de technique de production pour réduire le poids d'une pièce ou gagner en temps de production. Je pense donc que l'IA peut aider les ingénieurs à prendre des décisions plus éclairées en proposant des suggestions auxquels ils n'auraient peut-être pas pensé, et à ainsi supprimer en partie cette couche supplémentaire de complexité dans l'ingénierie.

Nous devons également envisager les logiciels industriels dans un contexte de démocratisation de leur utilisation. L'IA permet de rendre les logiciels industriels plus accessibles aux généralistes, et pas seulement aux spécialistes ou aux grandes entreprises. Nous constatons en effet que les petites entreprises sont à l'origine d'un grand nombre de réponses aux problématiques de durabilité, et il est important que ces acteurs aient accès aux outils optimisés grâce à l'IA, qui les aideront à accélérer l'innovation. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous mettons désormais nos logiciels à disposition sous forme de SaaS, afin que ces petites entreprises puissent commencer à utiliser facilement les outils disponibles.

Que suggérez-vous aux petites et moyennes entreprises qui ne s'attaquent pas aux questions de durabilité en raison d'un manque de ressources ?

Je pense qu'être une entreprise durable dépend autant de ce que l'on fait que des personnes avec lesquelles on choisit de travailler. Je les encourage à trouver les bons partenaires pour leur écosystème. Il peut s'agir de conseillers, d'autres entreprises qui apportent des solutions durables à leurs défis, etc. C'est un écosystème d'entreprises durables qui rendra la planète durable. Il faut vraiment que les gens travaillent ensemble dans ce but.

Les grandes entreprises sont d'ailleurs de plus en plus à la recherche d'innovations provenant de petites entreprises. Il existe des incubateurs qui rassemblent différents acteurs autour de projets de développement durable. Ces projets apportent beaucoup à toutes les parties prenantes qui apprennent les unes des autres.

Il existe également des rassemblements sectoriels d'entreprises, dans les secteurs de la chimie et de l'automobile par exemple, qui invitent les entreprises du secteur à s'attaquer ensemble aux problèmes de durabilité liés à leurs activités et à leur domaine en particulier. Elles tentent par exemple de répondre à des questions liées à la réduction de l'empreinte carbone de leur industrie, aux calculs adéquats à leur cas, aux outils disponibles, etc... Ces entreprises potentiellement concurrentes sur le marché travaillent alors main dans la main pour améliorer radicalement leur secteur d'activité, au bénéfice de tous. Elles partagent leurs expériences, s'entraînent à penser différemment et s'associent pour aller de l'avant et grandir ensemble au lieu de se confronter les unes aux autres. Un proverbe africain dit : « Si vous voulez aller vite, allez-y seul. Si vous voulez aller loin, allez-y ensemble. » Or de plus en plus, nous constatons que pour aller vite et loin, il faut y aller ensemble. Il n'y a pas d'autre solution. Je ne pense pas que l'on puisse encore aller vite et loin tout seul.

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Comment l'approche de Siemens en matière de développement durable influe-t-elle sur le choix des partenaires industriels de l'entreprise ?

Il est très important pour nous d'apporter une contribution positive à notre société. Nous recherchons donc des partenaires qui partagent nos valeurs et nos objectifs. Dans mon rôle, je suis responsable de notre propre empreinte, de l'empreinte des produits que nous fabriquons et des solutions que nous offrons, qui sont eux-mêmes développés pour aider nos clients et les leurs à réduire leur empreinte globale. Cela me donne, ainsi qu'aux personnes ayant la même fonction dans d'autres entreprises, une vue d'ensemble de la manière dont nous nous comportons en tant qu'entreprise. Dans quelle mesure sommes-nous un partenaire de confiance ? Comment contribuons-nous à relever les défis de durabilité auxquels le monde est confronté ? Lorsque nous nous adressons à nos partenaires, nous pouvons leur dire : « Voilà où nous en sommes, et vous, où en êtes-vous ? ». Nous n'hésitons pas à travailler avec des entreprises qui ne sont pas encore aussi mûres que nous, mais nous avons besoin d'être sûrs qu'elles sont sur la bonne voie et qu'elles s'engagent à aller de l'avant. En tant que partenaires, nous pouvons trouver ensemble le meilleur moyen de les maintenir sur ce chemin. Il nous incombe d'aider nos partenaires, tout autant que nos clients, à s'engager dans la voie du développement durable. En ce sens, nous continuons également à travailler avec certaines entreprises traditionnelles de combustibles fossiles, car nous pensons qu'elles sont très importantes pour la transition. Nous les aidons à trouver des solutions plus durables pour leurs activités.

Quel est le défi le plus complexe concernant la gestion de l'impact de Siemens sur l'environnement ?

L'un des aspects les plus difficiles pour nous est de comprendre nos émissions de scope 3, c'est-à-dire savoir exactement ce qui se passe dans notre chaîne d'approvisionnement. Nous achetons beaucoup de composants et de sous-ensembles complexes à des usines du monde entier et ces chaînes de valeur et d'approvisionnement sont souvent multiformes et multiniveaux. Le défi consiste à recueillir des informations exactes et précises afin de bien comprendre l'impact environnemental de ces chaînes, de sorte que nous puissions apprendre à les gérer correctement et à travailler à la réduction continue et conséquente de cet impact.

Quelle stratégie et quelles actions avez-vous mises en place pour parvenir à cela ?

Nous disposons d'un outil permettant de recueillir des données auprès de nos fournisseurs, appelé « carbon web assessment ». Nous savons que ces données ont des niveaux de précision variables, mais nous savons aussi que ces niveaux de précision variables nous donnent néanmoins toujours la direction réelle. Nous avons publié un engagement qui s'inscrit dans notre stratégie générale liée au développement durable et qui vise à réduire de 20 % les émissions de notre chaîne d'approvisionnement d'ici à 2030. C'est donc un objectif important sur lequel nous nous concentrons. Parfois cela implique de revoir la conception d'un produit pour réduire l'utilisation globale d'un matériau, voire choisir un matériau différent ou une version recyclée du matériau. Parfois, il s'agit de simplifier la conception pour réduire le nombre de pièces. Il s'agit d'un travail difficile et complexe, car modifier un design demande un effort, et à cela s'ajoute des problématiques de disponibilité des matériau, etc. Nous avons par exemple des produits dans notre portefeuille hardware qui ont des durées de vie de l'ordre dune vingtaine d'années, et dont le design n'a pas initialement été pensé pour être modifié ou bien qui ne sont pas encore au point de leur cycle de vie qui justifie un changement de conception. Ce sont là quelques-uns des obstacles que nous nous efforçons de surmonter.

Comment inspirez-vous et motivez-vous le personnel de Siemens à s'attaquer aux problématiques de durabilité ?

Nos professionnels en début de carrière se sentent très concentrés par ces problématiques, et je pense que travailler sur les solutions nécessaires pour relever les défis liés au développement durable leur donne un sentiment d'utilité qui les motivent. Ce sont des personnes brillantes, qui aiment innover, et qui aiment utiliser leurs compétences pour résoudre des problèmes complexes. Mais lorsque je fais face à des détracteurs ou des personnes qui pensent simplement que les questions de durabilité ne sont pas si importantes, j'essaie de les aider à comprendre les enjeux, et j'essaie de leur montrer qu'une grande partie du travail qu'ils font déjà pour développer des produits plus efficaces ou pour réduire des coûts, est également à l'origine de leur résultat positifs en matière de durabilité. Ces gens réalisent alors qu'il travaille dans le sens du développement durable sans même s'en rendre compte, et à quel point ces objectifs de développement durable s'alignent sur les objectifs techniques et financiers à bien des égards. Je pense que ce qui peut sembler accablant en matière de développement durable, c'est l'idée que l'on parte de zéro. Or, en réalité, la plupart des entreprises sont déjà sur la bonne voie parce qu'elles se sont efforcées d'éliminer les déchets dans leurs installations de production, de simplifier ou de réduire la taille et le poids de leurs produits, de les rendre plus évolutifs et plus faciles à entretenir. Tous ces éléments contribuent aux résultats en matière de durabilité, qu'il s'agisse d'économie circulaire, de décarbonisation, etc. Une fois que les gens comprennent qu'ils sont déjà en chemin, je leur explique qu'en faire un peu plus peut faire une grande différence.

Anne-Marie Bonneau, connue sous le nom de « Zero-waste chef », a déclaré un jour : « Nous n'avons pas besoin d'une poignée de personnes faisant du zéro déchet à la perfection. Nous avons besoin de millions de personnes qui le font de manière imparfaite. » J'essaie donc d'inciter un maximum de gens au sein de notre organisation ou de toute autre organisation à oser prendre une décision différente, opérer un changement dans leur vie professionnelle ou personnelle qui les aidera à devenir plus durables. Il s'agit d'une intense activité de fond qui représente une part importante de mon travail et celui de mon équipe. Nous passons beaucoup de temps avec nos gestionnaires de produits à essayer de comprendre comment nous pouvons les aider à obtenir les bons outils pour qu'ils puissent intégrer la durabilité dans leurs designs, nouveaux ou à modifier, nous rendant au final nous-mêmes plus durables, mais aussi nos clients.

Je pense que l'on croit à tort que le développement durable coûte beaucoup d'argent, alors qu'il peut en réalité aider les entreprises à devenir plus rentables. Les gens doivent se rendre compte que leur monde ne change pas à cause de la durabilité. Ils intègrent simplement un autre facteur dans leur liste d'exigences, comme ils l'ont fait avec la facilité de service, ou l'optimisation de fabrication. Les entreprises doivent désormais non seulement être plus efficientes, plus rapides et plus rentables, mais aussi plus durables.

Sur quel sujet suggéreriez-vous aux entreprises qui ne disposent pas d'une personne dédiée comme vous, de travailler en premier lieu en termes de développement durable ?

Dans un premier temps, je me concentrerais sur l'activation de mes compétences en matière de conception et d'ingénierie d'essai, en fixant des objectifs liés aux critères de durabilité comme exigences pour chaque nouvelle conception. Si un programme lean existe dans l'entreprise, j'impliquerais les ingénieurs-concepteurs au programme afin de récolter leurs opinions sur les actions à mettre en place, car leur travail a, par définition, directement à voir avec la réduction des déchets et l'optimisation des ressources, deux sujets qui rendent une entreprise plus durable. En outre, la durabilité consiste parfois simplement à envisager un objectif déjà connu mais sous un angle différent, en considérant les gains en termes d'émissions de CO2 plutôt qu'en termes financier. Il s'agit de contextualiser les choses un peu différemment.

Quelle est votre opinion sur la nouvelle réglementation en matière de développement durable entrée en vigueur en Europe ?

La directive sur l'établissement de rapports sur le développement durable (Corporate Sustainability Reporting Directive ou CSRD) des entreprises est un texte législatif intéressant parce qu'il repose sur le concept de la double matérialité. La directive ne s'intéresse pas seulement à la destination des revenus des entreprises, mais aussi à l'impact de leurs activités. Elle passe d'un modèle d'audit à assurance limitée à un modèle d'audit à assurance raisonnable, ce qui place les KPI non financiers au même niveau que les KPI financiers. Cette directive incite donc les entreprises à récupérer et comprendre les données liées à la durabilité car elles doivent désormais être en mesure de les communiquer officiellement. Les petites entreprises ne sont pas soumises à la directive avant 2028, ce qui semble loin mais ne l'est pas.

Tout texte législatif est généralement bien intentionnée, mais je pense que la première version de ce genre de texte a souvent besoin d'être revu, clarifié et reciblé. Ce que j'ai vu jusqu'à présent avec l'UE, c'est qu'elle a été très ouverte aux retours et aux discussions, ce qui est une bonne chose. Il faut que l'industrie se réunisse avec les ONG et les agences gouvernementales pour définir de manière encore plus précise le contexte et offrir une meilleure compréhension de l'ensemble de la situation. Les personnes qui élaborent la législation doivent être ouvertes aux retours de toutes les parties concernées par le sujet. C'est là toute la force d'une approche écosystémique, qui peut contribuer de manière effective à faire avancer la société dans la bonne direction.

Vous avez indiqué que les petites entreprises ne sont pas encore soumises au règlement. Néanmoins, ne serait-il pas préférable qu'elles entament le processus le plus tôt possible ?

Ces entreprises auront un avant-goût des besoins liés à la directive, voire seront poussées à y répondre dès lors qu'elles travailleront avec les grandes entreprises qui y sont déjà soumises. Dans le cadre de la chaîne d'approvisionnement, ces petites entreprises devront fournir des données aux grande entreprises. L'avantage est qu'elles bénéficieront pour ce faire du soutien de ces dernières. Parallèlement, les technologies et les solutions mises sur le marché à cette fin arriveront à maturité à mesure que le temps passe. Ainsi, lorsque les petites entreprises seront elles aussi officiellement soumises à la directive, la plupart d'entre elles auront déjà mis en place des processus, et les autres se joindront au mouvement avec une meilleure compréhension des attentes, une meilleure transparence des processus et la disponibilité d'outils adéquats. Il sera plus facile pour les petites entreprises de prendre le train en marche, car les grandes entreprises sont en train de construire la route que tout le monde devra emprunter plus tard.

Comment évaluez-vous la législation en tant qu'outil de motivation par rapport à d'autres solutions ?

Pour motiver les gens, on peut faire deux choses : on peut choisir d'inciter ou de punir. La législation est un moyen de forcer les gens à aller dans une certaine direction, ce qui est parfois nécessaire. Avec la législation, l'Europe utilise donc une approche d'obligation de faire. Aux États-Unis, nous travaillons davantage avec le concept de la carotte et du bâton. Différents types de financement sont accordés aux entreprises qui mettent en œuvre des mesures de développement durable dont les résultats positifs sont avérés. Cette approche, qui consiste à inciter plutôt qu'à punir, motive les gens non seulement à réfléchir aux meilleures solutions répondant aux défis du développement durable, mais elle constitue également un énorme moteur d'innovation et d'investissement. Freyr, par exemple, une entreprise norvégienne spécialisée dans la fabrication de batteries, a investi dans une usine en Géorgie uniquement en raison de certaines des mesures d'incitation mises en place. Je ne sais pas encore quels sont les avantages à long terme de cette stratégie, mais il est certain qu'elle accélère dans un premier temps la résolution des problèmes de durabilité.

Nous constatons également que la culture joue un rôle important dans la motivation des gens à l'égard du développement durable. Dans des pays nordiques comme la Norvège, la Suède ou la Finlande, le développement durable est une valeur fondamentale inscrit dans la culture. Ces pays sont beaucoup plus avancés que le reste de l'Europe. La France a également un programme légèrement différent de celui de ses pays voisins, avec ses propres normes.

Je pense que la meilleure approche est que les gouvernements travaillent avec les ONG et l'industrie pour trouver de nouvelles façons de s'attaquer aux problèmes plutôt que de simplement rédiger un texte de loi qui n'aura peut-être pas une influence assez large. Les gouvernements doivent également servir d'exemples, en appliquant des mesures de durabilité aux organisations et installations gouvernementales, montrant ainsi à tous la voie à suivre. MSM

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