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Entretien exclusif avec Florian Németi, le directeur de la Chambre neuchâteloise du commerce et de l'industrie, à propos des risques et opportunités pour les entreprises industrielles durant et surtout après la crise sanitaire du Covid-19 Comment imaginer l'après crise ?

| Auteur / Rédacteur: Propos recueillis par Jean-René Gonthier, rédacteur en chef / Jean-René Gonthier

Nous laissons ici la parole à Florian Németi, directeur de la CNCI, un grand connaisseur des PME neuchâteloises, un patrimoine industriel assez représentatif des entreprises de l'Arc jurassien.

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Florian Németi, le dynamique directeur de la Chambre neuchâteloise du commerce et de l'industrie.
Florian Németi, le dynamique directeur de la Chambre neuchâteloise du commerce et de l'industrie.
(Source : Patrick Di Lenardo)

Florian Németi, le directeur de la Chambre neuchâteloise du commerce et de l'industrie, nous expose son point de vue ainsi que les aides concrètes proposées par la CNCI et ses partenaires durant cette crise sanitaire.

MSM : Comment voyez-vous l’arrivée de l’après crise, quels seront les risques et opportunités lorsque les frontières seront libérées ?

Florian Németi : Il importe tout d’abord de rappeler que la sortie du confinement et la réouverture des frontières ne signifient pas instantanément le retour de la confiance pour les consommateurs, ni pour les acheteurs industriels. Pour le moment, il subsiste une incertitude énorme quant à la fin de la crise sanitaire et quant au retour de la croissance économique. Il y a encore trop d’inconnues dans l’équation pour tenter d’émettre des pronostics. Toutefois, il semble que seule l’arrivée d’un vaccin permettra une véritable normalisation de la situation. Or, personne ne peut dire aujourd’hui quand celui-ci sera largement disponible. Ni dans quel état se trouvera l’économie mondiale lorsque cela se produira !

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Si l'on se positionne néanmoins dans l’après-crise, les gigantesques programmes de relance économique en Europe et en Amérique du Nord, à coups de milliers de milliards de dollars, vont procurer des opportunités très importantes. Ce sera le cas aussi pour les entreprises suisses, en particulier dans les infrastructures (transports, énergie, communication, santé, services publics) et dans la transition énergétique, pour laquelle les investissements vont se multiplier. A cela, on peut ajouter les programmes de recherche scientifique, dans lesquels notre pays peut occuper une place enviable.

De plus, on va assister à l’amplification de certains grandes tendances industrielles, dont l’économie suisse peut tirer avantage, en particulier les entreprises leaders dans des segments très spécialisés et les start-up :

  • La nécessité de renforcer la confiance digitale, au cœur de laquelle on retrouve la cybersécurité, les blockchains, les systèmes de certification, de traçabilité et d’authentification. Il convient, en quelque sorte, de réussir à transposer et à promouvoir les valeurs du Swiss Made dans le domaine numérique, à créer des liens de confiance élevés entre les opérateurs, mais aussi entre les dimensions physiques et virtuelles dans les chaînes de valeur. A cet égard, les fournisseurs suisses de logiciels, d’équipements, de systèmes et de composants ont un rôle clé à jouer ;
  • La relocalisation partielle des chaînes de production industrielle, en particulier en Europe, qui vont induire un fort besoin d’automation, de robotisation et en même temps de flexibilisation des outils de production ;
  • Le rééquilibrage du risque en faveur de nouvelles capacités nationales dans des secteurs stratégiques, comme certains segments du système médical et de la pharma, où la crise du COVID-19 a révélé des lacunes inattendues ;
  • L’émergence croissante d’une fabrication « additive », décentralisée, très réactive et basée sur des matériaux toujours plus performants et écologiques.

Et cette liste n’est bien sûr pas exhaustive ! Cela dit, il existe aussi des risques extérieurs susceptibles d’impacter l’économie suisse de façon importante :

  • Suivant la durée et la violence de la crise, le pouvoir d’achat du consommateur pourrait être fortement réduit. Près d’un habitant sur deux dans le monde s’est vu confiné pendant deux, voire trois mois, parfois sans ressources, alors que des dizaines de millions de gens se retrouvent sans emploi. Et le franc suisse risque bien de rester fort ! Quel en sera l’impact sur des secteurs d’exportation grand public comme l’horlogerie ou le tourisme ?
  • Les industries automobile et aéronautique vont faire face à des difficultés structurelles considérables issues de la crise actuelle, mais aussi d’un ajustement à des exigences environnementales plus strictes. L’enjeu pour l’industrie suisse : apporter à temps des solutions favorisant ces mutations, au risque de perdre de gros marchés ;
  • La Suisse vit largement de l’exportation, elle a donc besoin d’un accès facilité aux marchés étrangers, tant pour vendre que pour investir localement. Mais cela pourrait être compliqué avec le retour du protectionnisme que l’on observe depuis quelques années. La signature de nouveaux accords de libre-échange avec des pays à fort potentiel commercial reste une priorité, tout comme le maintien des accords de reconnaissance mutuelle des produits, essentiels pour le secteur medtech.

MSM : Comment les entreprises peuvent-elles se préparer au mieux à affronter l’évolution actuelle, lorsqu’elles seront pleinement capables de reprendre à 100 % le travail ?

Florian Németi : Beaucoup d’entreprises ont été forcées de réduire ou de cesser leurs activités sur site lors du confinement. Il en a résulté un fort accroissement du télétravail dans les activités non-manufacturières, facilité par les outils digitaux, alors que les réunions se sont transformées en vidéoconférences. Ce changement forcé peut suggérer une réflexion bienvenue sur la pertinence de maintenir des réunions et déplacements coûteux, chronophages et, souvent, à faible valeur ajoutée. Un rééquilibrage va assurément s’opérer, au profit d’une plus grande efficacité opérationnelle et, espérons-le, d’une diminution de la mobilité non indispensable, à la fois intra-nationale et internationale.

D’un point de vue organisationnel, l’éclatement géographique des équipes de travail induit une impossibilité à maintenir les procédures de contrôle appliquées d’ordinaire et une responsabilisation accrue des collaborateurs. De nouvelles interactions entre les gens suscitent aussi un décloisonnement des activités et une plus grande transversalité des processus. Si les entreprises parviennent à transposer durablement ces modifications dans leur organisation du travail, il en résultera des bénéfices en termes d’agilité et d’innovation.

Enfin, même s’il est toujours difficile de le faire en temps de crise pour des raisons financières, les volumes d’investissements devraient rester constants. Qu’il s’agisse de nouveaux modèles d’affaires, de digitalisation des produits et services, de processus de fabrication et de gestion plus agiles ou de formation du personnel. C’est la meilleure manière de redémarrer plus fort que la concurrence le moment venu.

MSM : La totalité des salons professionnels a été repoussée à cet automne ou à l’an prochain, pensez-vous que malgré cette absence de rencontre physique la pertinence des expositions spécialisées reste entière lorsque le déconfinement sera total ?

Florian Németi : Oui, car la principale raison d’être des salons professionnels demeure la rencontre personnelle entre exposants et visiteurs et la possibilité de voir de vrais produits ! Mais la présence digitale convient pour certains aspects de la relation commerciale et peut trouver une bonne place en complément des rencontres physiques. Il y a là comme une sorte de relation « augmentée », grâce à des possibilités d’interconnexion facilitées et à des contenus multimédias très attractifs. Il est plus aisé d’interagir avec le visiteur avant, pendant et après l’événement. Cette information permanente peut aussi laisser davantage de place à l’interaction d’affaire sur le salon. Toutefois, les outils numériques ne sauraient remplacer l’émotion, la spontanéité, la convivialité et l’ambiance particulière qui, souvent, donnent aux salons leur « marque de fabrique ». Et qui font que les exposants, comme les visiteurs, aiment y venir et revenir !

MSM : Encore un mot sur la crise... Quel soutien la CNCI a-t-elle apporté aux entreprises membres ?

Florian Németi : En tant qu’association faîtière de l’économie neuchâteloise, notre rôle est multiple et nous nous y sommes engagés à fond : renseigner les entreprises sur les questions du droit du travail et sur les soutiens cantonaux et fédéraux disponibles ; faciliter au maximum l’accès à ces soutiens, en collaborant étroitement avec les services concernés de l’Etat ; faire remonter les préoccupations et les attentes de nos membres auprès des autorités, à Neuchâtel comme à Berne ; enfin, appuyer le redémarrage des activités dans certains domaines ciblés comme le petit commerce de détail, dont nous gérons les associations locales. Il est désormais essentiel d’œuvrer au retour d’une dynamique économique positive !

Il importe de mentionner que tout cela s’est, finalement, réalisé à une échelle bien plus large que la CNCI, puisque ce sont neuf associations économiques et patronales du Canton de Neuchâtel qui se sont regroupées dans cette mission, afin de gagner en surface de contact, en diversité de compétences et en force de frappe, lorsque cela est nécessaire. MSM

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