Programme de mentorat Swiss TecLadies Comment diversifier les profils dans les métiers techniques ?

de Marina Hofstetter

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Pourquoi les femmes sont-elles si absentes des domaines scientifiques et techniques ? Quelles sont les facteurs liés à cette absence, qu'est-il fait dans ce sens et que pourrait-on faire de plus ? Entretien avec Edith Schnapper, responsable de programmes Promotion de la relève de la SATW en Suisse romande.

Lancement du programme de mentorat Swiss TecLadies en septembre 2022.
Lancement du programme de mentorat Swiss TecLadies en septembre 2022.
(Source : SATW)

Qu'est-ce que la SATW  ?

La SATW, Académie suisse des sciences techniques (Schweizerische Akademie der Technischen Wissenschaften), est le plus important réseau d'expert·e·s en sciences techniques en Suisse. Elle regroupe 372 membres individuels qui se distinguent par des réalisations exceptionnelles dans le domaine des sciences et des technologies, ainsi que 53 sociétés spécialisées dans le domaine technique. Notre travail consiste notamment à identifier les technologies d'avenir et à mettre à disposition de la société civile, de la classe économique et de la classe politique, des informations fiables, objectives et neutres. L'équipe « Promotion de la relève » dont je fais partie s'occupe plus particulièrement de promouvoir les sciences et la technique auprès des jeunes. Nous avons un double objectif : œuvrer contre la pénurie de main d'œuvre dans les domaines techniques à moyen et long terme, et sensibiliser les jeunes aux sciences pour permettre à ces futur·e·s citoyen·ne·s d'en comprendre les enjeux. En effet, dans un contexte global de méfiance voir de défiance vis-à-vis des sciences, nous jugeons crucial de montrer comment science et technique impactent et donnent forme à notre société, et surtout comment elles participent à résoudre les problèmes pressants de notre monde.

À quelle tranche d'âge s'adresse le travail de la Promotion de la relève ?

Nous travaillons beaucoup sur le secondaire II (lycée ou gymnase) grâce notamment aux TecDays. Ces journées techniques impliquent l'école et ont pour objectif de décloisonner les matières MINT (Mathematics, Informatics, Natural Sciences and Technology, ndlr), de susciter intérêt et envie grâce à des modules interactifs présentés par des intervenant·e·s du monde industriel, de la recherche, de la formation et de l'économie. Nous en organisons une quinzaine par an sur toute la Suisse, dont un à deux en Suisse romande et un au Tessin. Notre présence dans les écoles et la régularité avec laquelle nous proposons cet évènement dépend bien entendu de l'intérêt de la direction de l'établissement pour ce type de promotion. Notre planning pour 2023 est plein, et il ne nous reste que quelques dates libres en 2024.

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Comment les jeunes perçoivent-ils ces TecDays ?

Nous avons fait une étude pour évaluer l'impact des TecDays. Nous avons interrogé plus de 8000 élèves entre 2016 et 2020 afin de savoir si ces journées les avaient aidés à choisir leur orientation professionnelle, à développer un intérêt pour un sujet spécifique, à faire évoluer leur vision des sciences, etc. Nous avons été ravis des résultats très positifs de cette enquête.

Venons-en à Swiss TecLadies : parlez-nous plus en détails de ce programme.

Swiss TecLadies est un programme de mentorat que nous avons mis en place en 2018 en nous inspirant d'un programme similaire développé en Autriche. Nous avons lancé la troisième édition en septembre 2022 et cette année nous couvrons toute la Suisse avec l'inclusion du Tessin pour la première fois. Environ 120 jeunes filles profitent donc en 2022/2023 du programme de mentorat Swiss TecLadies.

Le programme est conçu en deux étape : la première est le Tec-Challenge qui est un quizz en ligne sur le thème des sciences et de la technique, ludique et ouvert à toutes et tous (enseignant·e·s à l'école ou en famille). Il s'agit de mettre en lumière la présence des domaines scientifiques dans le monde qui nous entoure. Cela nous permet d'attirer l'attention des jeunes filles sur le programme de mentorat qui est la deuxième étape.

Comment ces jeunes filles sont-elles choisies ?

Sont acceptées dans le programme les jeunes filles entre 13 et 16 ans. Les intéressées doivent faire acte de candidature en nous expliquant les raisons pour lesquelles elles souhaitent intégrer le programme. Nous cherchons des jeunes filles qui sont intéressées par la science et la technique en général, mais qui n'ont pas nécessairement une idée précise de ce qu'elles veulent faire. Elles doivent être d'un naturel curieux et suffisamment motivées pour l'engagement attendu par ce type de programme.

Les candidatures se font au printemps, le mentorat débute en septembre avec un événement de lancement festif au cours duquel les mentorées et les mentores se rencontrent. Le mentorat dure le temps d'une année scolaire. Les mentores et les mentorées sont mises par paire en fonction de trois critères : la langue, la proximité géographique et l'intérêt de la mentorée pour le domaine d'activité de la mentore.

Qui sont les mentores ?

Les mentores sont des femmes de tous âges, actives dans les métiers de la science et de la technique. Recruter des femmes engagées est assez aisé : nous avons par exemple fait appel au réseau d'Alumnae de l'EPFL, et en quelques jours nous avions environ 150 retours positifs de femmes, dont plusieurs mentionnaient à quel point elles auraient aimé avoir accès à ce type de programme étant plus jeunes. Les femmes qui s'engagent avec nous ont pour motivation première de vouloir partager leur expérience et transmettre la passion de leur métier. Les mentores jouent le rôle de modèle pour les jeunes filles du programme, elles sont là pour les accompagner et répondre à leurs questions. Pour cela, celles-ci sont formées afin de disposer des outils pour savoir comment interagir, résoudre les soucis de communications, et baliser les attentes de départ.

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Que se passe-t-il pendant l'année de mentorat ?

Le mentorat est construit sur trois piliers : le premier est l'accompagnement personnalisé mentore/mentorée. Nous n'imposons pas de rythme de rencontre, mais nous conseillons de se voir en tête-à-tête au moins une fois par mois. L'important est d'échanger, si possible de vive voix, sur une base régulière. En fonction de l'âge de la mentorée, la mentore peut l'amener sur son lieu de travail, ou organiser des rencontres à plusieurs binômes mentorée/mentore. Nous les laissons libres de mettre en place ce qui leur convient. Le deuxième pilier est un programme d'activités et de visites d'entreprises. L'objectif est de montrer aux mentorées la diversité des métiers et des environnements de travail. Pour les premiers mois du programme en 2022, nous sommes par exemple allés chez Logitech à Lausanne, sur un site de forage géothermique des Services Industriels de la ville de Genève, au CERN à Meyrin et à 42 Lausanne à Renens. Ces visites nous permettent de voir derrière les coulisses, de discuter avec des professionnel·le·s et de rencontrer des « role model » féminins. Le troisième pilier est un programme de renforcement de la personnalité pour prendre confiance en ses choix. Nous permettons grâce à certaines activités également, tant pour les mentorées que pour les mentores, de s'armer contre les situations sexistes sur le lieu d'étude ou de travail. Un point important du programme de mentorat est aussi la mise en réseau des mentorées entre elles. Enfin, les mentorées peuvent si elles le souhaitent effectuer des présentations dans leur classe pour parler de leur expérience. Nous offrons aussi l'option « Bring a friend », qui permet aux mentorées d'emmener une amie intéressée avec elle lors des visites d'entreprises. Pour nous, il s'agit de faire « tache d'huile » et de sensibiliser au-delà de notre groupe cible principale que sont les participantes au programme.

Qu'advient-il de la relation mentore/mentorée à la fin du programme de mentorat ?

Faire partie de Swiss TecLadies ne s'arrête pas avec la fin d'année de mentorat. Le réseau reste en place et nous organisons régulièrement des activités, parfois en partenariat avec d'autres associations de femmes dans les carrières MINT. Le côté intergénérationnel du réseau Swiss TecLadies est notre valeur ajoutée. Les moments d'échange pendant et après le programme de mentorat permettent de déclencher ces petites étincelles qui font toute la différence.

Comment faites-vous la promotion du programme Swiss TecLadies ?

Nous travaillons évidemment beaucoup avec les réseaux sociaux, en particulier Instagram, qui permettent de s'adresser aux jeunes générations. Nous faisons également une communication importante par le biais des écoles. Grâce aux TecDays en premier lieu, mais nous approchons aussi directement les enseignant·e·s en leur demandant s'ils ou elles ont dans leurs classes des jeunes filles ayant une affinité avec les matières scientifiques et techniques. Pendant nos campagnes de communication, on remarque vite la différence de réaction entre les filles et les garçons. À la question « Es-tu intéressé·e par les sciences ? », les garçons qui le sont répondent un oui clair, alors que les filles seront bien plus évasives et il faut discuter avec elles et éveiller leur intérêt pour se rendre compte qu'elles sont par exemple férues d'astronomie, ou qu'elles aiment coder pendant leur temps libre.

Pourquoi les jeunes filles ont-elles cette difficulté à assumer leurs intérêts scientifique et technique ?

Il s'agit surtout d'un manque de confiance dans leurs propres capacités, mécanisme qui s'installe particulièrement à l'adolescence et est construit socialement. Au niveau des candidatures au programme de mentorat, nous remarquons qu'une partie des jeunes filles qui viennent vers nous sont soutenues par leur entourage, voire qu'elles ont un parent qui travaille déjà dans le secteur MINT. Ces jeunes filles là ont souvent une idée plus précise de ce qu'elles souhaitent faire et participent positivement à la dynamique de groupe. Elles tirent le groupe des mentorées vers le haut et sont des sources de motivation pour celles qui n'ont peut-être pas le même soutien. Néanmoins, nous essayons de diversifier les profils des participantes au programme. Nous souhaitons adresser toutes les jeunes filles, quelles que soit leurs origines. Cela reste un point sur lequel nous devons encore travailler.

Avez-vous pour objectif de mettre en place des actions de sensibilisation aux sciences et techniques plus tôt dans la scolarité ?

La période d'orientation la plus importante étant la fin de l'école obligatoire en Suisse, nous souhaitons élargir nos actions pour sensibiliser les jeunes au plus tôt aux thèmes scientifiques et techniques. Notre premier TecDay pilote pour le secondaire I est prévu à Sion en Valais en avril 2023. Nous travaillons également pour l'année prochaine à l'organisation dans les classes du secondaire I d'activités de réflexion sur l'impact des stéréotypes sur l'orientation professionnelle. Sur le site de la SATW, nous proposons déjà educamint, une base de données destinées aux jeunes, aux enseignant·e·s, et aux parents qui cherchent des idées d'activités liées au MINT. Nous éditons aussi le Technoscope, un magazine dont chaque édition se focalise sur un sujet en particulier : drones, métiers d'avenir, déchets plastiques, etc. Il est destiné aux jeunes de 12 à 16 ans, et nous l'envoyons gratuitement dans les écoles.

Comment peut-on influer sur l'environnement socio-éducatif pour le rendre moins dépendant des stéréotypes ?

En tant qu'Académie, nous souhaitons positionner les discussions dans les sphères économique et politique. Au niveau de la politique éducative, il est crucial de sensibiliser les enseignant·e·s et les parents aux enjeux des stéréotypes de genre le plus tôt possible, soit dès la petite enfance. Les biais inconscients conduisent entre autres à entretenir la répartition dite traditionnelle des rôles dans la société en fonction du genre, déterminée par l'orientation professionnelle et les choix de carrière. Si l'on souhaite vraiment donner à toutes et à tous les mêmes droits et les mêmes choix, il est essentiel de briser ces schémas et de mettre en place des conditions qui permettent ces changements.

Êtes-vous impliquée en tant qu'organisation dans la sensibilisation des adultes ?

Dans le cadre du programme de mentorat Swiss TecLadies, nous proposons désormais des activités avec les parents. En février 2023, nous testerons un atelier de code mère-fille. L'idée derrière cela est à la fois de montrer aux mamans le talent de leurs filles, de démystifier la technique et le milieu, et encore une fois de déconstruire les stéréotypes. Par ailleurs, les parents sont conviés à des évènements d'information pour échanger sur ces sujets.

Quel est le rôle des entreprises quant à l'évolution des mentalités concernant les enjeux des stéréotypes de genre ?

Les entreprises suisses peuvent agir sur différents plans. S'engager lors des journées nationales Futur en tous genres (Zukunftstag en Suisse alémanique) par exemple ou être présent sur les salons des métiers est un bon moyen d'agir. Cet engagement permet de présenter les différents types de métiers techniques, éventuellement de trouver des apprenti·e·s, et de motiver toute une génération. Par ailleurs, d'autres actions orientées peuvent être engagées : formations pour le personnel, congé parental ou temps partiel pour les deux parents, des processus d'embauche repensés et inclusifs, des systèmes de garde d'enfants sur site pour les grandes entreprises, etc. Tout cela découle d'une prise de conscience au niveau de la direction et/ou des conseils d'administration des entreprises.

En quoi cette diversification des profils est-elle avantageuse pour les entreprises ?

Plusieurs études ont montré que la diversification des profils a un impact non négligeable sur les performances des entreprises. Les équipes diversifiées sont plus performantes, plus innovantes, plus résilientes. Ce sont ces arguments-là qui doivent guider un changement de culture à tous les niveaux au sein des entreprises.

Dans certains pays, des quotas à l'embauche sont imposés aux employeurs ? Qu'en pensez-vous ?

Les quotas sont vus comme une mesure de remise à niveau, temporaire, l'objectif n'étant pas de garder cette obligation de quotas. Pourquoi y a -t-il sur le marché du travail MINT une majorité de garçons ? Simplement parce qu'ils ont eu un accès plus naturel d'un point de vue sociétal aux filières MINT. En offrant le choix aux jeunes filles de se lancer dans ces domaines, on tend vers une diversification des profils. Nous espérons que dans quelques années, la proportion de femmes qualifiées sera plus importante qu'actuellement et l'équilibre de genres se fera naturellement, basé sur les compétences et sans nécessité de quotas.

Quid de la réintégration des femmes dans le milieu professionnel après une pause ?

Pour les femmes qui ont fait une pause professionnelle, il n'est pas aisé de réintégrer leur carrière. Or, la réintégration des femmes dans le milieu professionnel est évidemment un enjeu d'égalité des chances mais aussi un argument économique : les femmes diplômées qui souhaitent réintégrer le marché du travail sont une des solutions à la pénurie de main d'œuvre qualifiée. Il faut aussi savoir que les femmes effectuent encore 50 % de plus de travail non rémunéré (chiffres de l'OFS). Il existe des programmes de soutien et d'aide à la réintégration professionnelle et aux évolutions de carrière, mais c'est principalement d'une évolution des mentalités liées au stéréotypes de genre dont les femmes ont besoin.

Que pourrait-il être fait au niveau du processus d'embauche ?

Lorsqu'une jeune femme arrive vers la trentaine, le critère « planification familiale » sera pris en compte lors des recrutement (même s'il est bien sûr interdit de questionner la candidate sur le sujet), au détriment des femmes, mais jamais des hommes. Lors du processus d'embauche, il est donc important que les décideurs et décideuses se demandent ce qui les pousse vers un CV plutôt qu'un autre, ce qui les gêne dans celui-ci, ce qui les attire dans celui-là, etc. Verbaliser permet de conscientiser ses biais et de comprendre comment ceux-ci influent sur les choix. Il est impossible de se libérer ou de déconstruire complètement ses biais, mais en être conscient est un pas important. Il existe des cabinets de recrutement spécialisés sur ce thème, comme Artemia Executive. Une femme revenant de congé maternité a par exemple développé des compétences intéressantes pour l'entreprise (organisation, optimisation du temps, gestion de conflits etc). Même si une remise à niveau technique peut s'avérer nécessaire, la structure gagne souvent une collaboratrice engagée, créative et flexible.

Quel poids joue le rééquilibrage des profils pour une entité comme la Promotion de la relève ?

Rééquilibrer les genres n'est pas un but en soi : ce que nous souhaitons, c'est que les jeunes filles aient véritablement le choix. Les initiatives menées pour les jeunes filles et pour les femmes en général correspondent à un mécanisme de remise à niveau pour offrir à la population féminine la possibilité d'ouvrir leurs possibles afin d'effectuer des choix en conscience. Quoi qu'il en soit, œuvrer pour la relève est un chantier nécessaire mais les conditions socio-économiques et les mentalités individuelles doivent également évoluer. La féminisation des MINT est donc intrinsèquement liée à une bataille qui doit être menée dans différents cercles, et tant les instances politiques, qu'économiques et industrielles ont un rôle majeur à jouer. MSM

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